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L'esthétique glacée de Cronenberg avait pu virer ces dernières années à l'académisme, mais on se rend compte aujourd'hui que c'était peut-être pour en arriver à Maps to the Stars : le film arrive à faire sonner ensemble les deux tendances de Cronenberg, la monstruosité de sa première moitié de carrière et l'élégance froide de la deuxième. Une sorte de film ultime, finalement, en tout cas son meilleur film depuis Existenz, aucun doute.

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En surface rien n'a changé. En filmant le Hollywood d'aujourd'hui, le compère en ajoute encore une couche dans les à-plats cliniques de sa mise en scène, multipliant les champs/contre-champs géométriques, les lumières blanches et les visages d'acteurs opaques. Le film est raide, à l'image de cette prodigieuse scène de dialogues entre quatre adolescents-stars dans une boîte de nuit : les dialogues sont orduriers et affreux, mais la réalisation distancée et mathématique, la deuxième venant presque démentir l'hystérie des premiers. Le rythme interne des scènes force le respect, et Cronenberg retrouve là son meilleur au niveau du montage et de la "musique" de ses plans. Le but premier est de démonter la soi-disante magie hollywoodienne, et ça passe d'abord par la mise en scène des corps et des visages, froids, blancs, déréalisés (Pattinson est l'acteur naturellement photoshopé idéal, une sorte de Tom Cruise 2.0). Les adolescents qui peuplent le film (à commencer par l'impressionnant Evan Bird) sont en charge de ce hiatus qui confine au film d'horreur : la beauté et la jeunesse mise au service d'une déviance des sentiments, d'une monstruosité cachée, qui démarre par les corps pour mieux infiltrer les âmes, sujet éternel de Cronenberg.

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Mais critiquer Hollywood serait un peu court : Cronenberg utilise cette déréliction pour parler de l'humanité elle-même, tout aussi monstrueuse que le monde du cinéma. Tout est inceste, viol, pourriture morale, perdition, gabegie, à l'intérieur des cerveaux comme dans les soirées mondaines. Depuis la jeune fille brûlée qui envahit L.A. comme un virus jusqu'à cette actrice viellissante (grotesque et grande Julianne Moore en Gloria Swanson déviante), le film montre la monstruosité à l'oeuvre. Point de glamour dans ce portrait du petit monde du cinéma, mais des corps vieillissants, trafiqués, pétants, brûlés, tordus, qu'on malaxe, qu'on fait pleurer, qu'on maquille façon clown. En surface une salle de chirurgie, en profondeur la monstruosité pure, morale autant que physique. Même s'il est souvent drôle (ricanant, disons), le film raconte des horreurs : le rêve américain qui a accouché d'enfants-adultes dépravés, des êtres abandonnés, des coucheries sans sentiments, des âmes bousillées par le succès ou l'insuccès, des ambitions déçues, etc. Avec en contre-point le poème d'Eluard qui réclame dérisoirement la liberté, le scénario et la réalisation enferment les personnages dans une prison glaciale d'où on ne peut sortir qu'en mourant, par le feu si possible (le feu consume les corps, mais semble aussi consumer le film lui-même, placé définitivement sous le signe de cet élément). C'est violent sans presque jamais de violence, amer tout en faisant rire, désespérant et beau : malgré quelques longueurs et répétitions, on tient là un excellent Cronenberg, dans la lignée de Crash. (Gols 29/05/14)

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Même si cela risque de faire hurler de douleur les fans du Maître canadien (bien assagi), je vous l'avouerai sans détour : les trois derniers films froids du gars m'ont trouvé froid ; History of Violence (AAAAh cri de rage du cinéphile - froid, vous dis-je), Cosmopolis (Aaah cri plus mou) et ce Maps to the Stars m'ont pas plus passionné qu'un balade en pédalo dans une mare. Le pire, c'est que j'aime l'univers que le cinéaste est capable de mettre en place (Spider et EXistenZ sont mes deux références et ce n'est même plus la peine de vous écorcher les cordes vocales) mais cette vision clinique d'Hollywood m'a totalement laissé de marbre - l'ami Gols dira que j'avais méchamment abusé de rhum la veille, c'est pas faux mais ça fait pas tout. Auto-combustion d'un système en déréliction, péché incestueux qui se transmet de génération en génération et qui tourne à l'autodestruction, jeunes stars imbuvables aussi inconsistants et équilibrés qu'une marmite de flan, vieilles stars décaties au bord de l'implosion... toutes les analyses ont été faites de cette vision guère guillerette d'Hollywood où les étoiles se fracassent sur le bitume comme des huitres jetées d'un gratte-ciel. La caméra de Cronenberg louvoie autour de ces personnages torves qui ne respirent guère la santé - mentale - et on s'attend - comme d'hab chez le Cro - à une soudaine explosion finale de violence en forme de bouquet de pétales de roses mortes. Quand elle survient enfin (j'avais dû finir par cuver et réouvrir mon seuil oeil vaillant), on bat des cils, en habitué blasé, devant la "grossiereté" de la chose  : un gros toutou qui se prend une balle en plein poitrail (un film où on tue un chien juste pour amuser la galerie ne peut pas être bon, déjà), une Julianne Moore qui se fait défoncer le crâne avec sa statuette (Cronenberg n'est pas rat sur l'hémoglobine, super...), une donzelle qui se consume tel un moine tibétain en colère, un pauvre gamin qu'on étrangle au pied d'un lavabo... on a enfin un peu d'action comme pour essayer de nous faire comprendre qu'on arrive au point culminant du bazar. Je peux sembler bien laconique devant cette oeuvre en ne soulignant point la patte du David ou la perf (mouais) de la Moore mais je ne saurais en ce site vous mentir : droit dans les yeux je vous annonce que ce Maps to the Stars m'a profondément ennuyé.  (Shang 08/06/14

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