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Pour brouiller complètement les idées de nos fidèles commentateurs, voici un savant dosage entre comédie musicale à l'ancienne, clowneries de Fred Astaire et "New Hollywood". A boire et à manger, donc. Et à fumer aussi, dirais-je : ce film est hallucinant, halluciné, et hallucinogène, la preuve que Coppola n'a pas attendu Apocalypse Now pour se rouler des 11 feuilles gros comme des troncs. Finian's Rainbow, c'est le Magicien d'Oz sous champi, c'est Minnelli à l'ère hippie. Vous dire du coup que le film est parfaitement maîtrisé et professionnel serait mentir ; qu'on ait droit à un trip réjouissant au pays des farfadets sous coke et des couleurs psyché serait plus juste, et ma foi, ça peut suffire à notre bonheur régressif.

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Finian (Astaire, vraiment très bon sur ses vieux, très vieux jours) débarque avec sa fille Sharon (stone, son monde est stone, et c'est Petula Clark qui s'y colle) dans une bourgade des Etats-Unis, à la recherche d'un hypothétique Eldorado qu'ils fantasment depuis leur Irlande profonde. Armés d'une marmite en or capable d'accomplir leurs voeux et qu'ils ont volée au Peuple des Elfes, ils y rencontrent une muette qui danse des mots, un type qui cultive du tabac mentholé dans son laboratoire, des gens qui dansent sur des chevaux blancs, du gazon vert fluo et... oups, à quel moment ça a commencé à déconner ? Le monde mis en place par Coppola est une hallucination de cinéma hollywoodien grande époque, comme une caricature très contemporaine des univers colorés et sucrés des comédies musicales d'antan. On ne sait pas trop s'il s'agit du coup d'un hommage ou d'une critique, tant tout ce qu'on voit à l'écran est artificiel : pelouse découpée au millimètre, petits ruisseaux dignes d'un conte de Grimm, vie campagnarde caricaturale jusqu'au fantasme, couleurs flashy qu'aurait rejetées Michael Curtiz. Mais l'opinion penche vite en faveur de la dérision : la mise en scène des numéros dansés est souvent un grand n'importe quoi très drôle : des gusses qui chantent en faisant de la course en sac, un autre qui prend une douche tout habillé, un troisième qui profite d'un grand vide-grenier pour balancer sa femme... On n'est pas dans l'invention mesurée et contenue, mais plutôt dans un grand délire baroque qui part dans tous les sens, pour le meilleur et pour le pire. L'imagination de Coppola force le respect, et sa façon de mettre toutes ses idées, aussi kitsch ou nazouilles soient-elles, à l'écran. Le montage hyper-cut, très rapide jusqu'à l'absurde (peut-être pour masquer les approximations des acteurs et des figurants sous amphètes ?) ajoute à l'impression de gros brouillon mal corrigé. Moi, j'aime.

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Surtout, au sein du grand bazar de la comédie aux couleurs primaires se cachent les motifs des années 60 : culture du cannabis, combat pour l'émancipation des noirs (le sketch complètement déconnecté du reste de parodie du brave "nigger" de Gone with the Wind est excellent), libération de la femme, exaltation de l'amour libre ("Quand celle que j'aime n'est pas à mes côtés, j'aime celle qui est à mes côtés", chante avec enthousiasme le farfadet très Donovan), tout ça vient s'insérer avec frontalité dans la trame mignonette d'heroic-fantasy de supermarché. Avec toutes ces inspirations aussi discutables qu'audacieuses, on finit par aimer ce film complètement improbable, et par en oublier les 15000 défauts : un Astaire qui se paye un dernier baroud d'honneur un peu poussif, une mièvrerie fatigante, une musique assez immonde, et trop de longueur. En plus, il y a quelques mouvements de caméra assez faramineux (les travellings arrière du grand morceau de bravoure choral de la première partie, magnifique). Non, vraiment, un bon Coppola, contre toute attente.