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C'est toujours comme ça avec Zulawski : on ne sait jamais si on doit ricaner, s'affliger ou huler au génie. J'avoue que mes goûts m'ont plus souvent porté à la première ou deuxième attitude, et Possession m'a donné l'occasion plus d'une fois d'adopter l'une ou l'autre. Mais, sachez bien que ça me coûte un bras de l'avouer, je m'incline pour une fois devant la posture du sieur. Voilà un film radical qui est quand même très très troublant, et c'est déjà pas si mal. Zulawski réalise un film d'horreur psychologique et politique, en totale roue libre bien que très respectueux de ses racines polonaises, et touche souvent juste au milieu du magma plein d'orgueil. On ne comprend pas tout, on est la plupart du temps irrité par l'hystérie constante de la chose, on est souvent abasourdi par la pesanteur de certaines images, mais le fait est qu'on ressort de la chose lessivé et essoré comme un vieux linge.

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Anna quitte Mark. Une fois le scénario résumé, passons au reste. Le reste, c'est d'abord le Berlin pré-Chute, arrière-plan prégnant et filmé dans toute sa laideur par Zulawski, de couloirs de métro en appartements insipides. La ville et son lourd bagage font tout de suite passer cette histoire d'infidélité et de trahison dans une autre dimension, secrète et lourde de mystères. L'univers mis en place est anxyogène au possible, chacun surveille chacun, et le monstre qu'Anna va finir par créer semble bien d'abord naître de cette angoisse d'être observée, par cette absence de liberté, par cette suspicion envers chacun. L'horreur des blocs communistes de la guerre Froide prend ainsi un visage concret : celui d'une larve immonde qui peu à peu va se transformer en un double du personnage principal, un double plus lisse, plus aryen, moins humain. Il semblerait bien que Possession soit donc avant tout l'histoire d'une terreur, celle qu'Anna et Mark ressentent dans ce monde de police secrète et d'espionnage à outrance. Rares sont les films de genre qui s'attaquent aussi frontalement à la politique, on en sait gré au bon Andrzej.

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A travers ce contexte, c'est aussi au couple que Zulawski s'attaque, dans une sorte de romantisme proto-punk qui là aussi est assez fort. Mark est trahi par Anna, qui le trompe avec une espèce de caricature dandy et new-age. Cette trahison biaise sa vision des choses. Le film est entièrement raconté de son point de vue, Anna devenant une sorte de sorcière monstrueuse sur laquelle il projette tous ses fantasmes sexuels et sanguinaires. Option de narration radicale : que tout soit déformé par la vision d'un mari jaloux, le vaudeville se transformant en cauchemar torve et gore dans une sorte de perversion totale de la vision. Le film est du coup très pénible, mais c'est une qualité dans un film d'horreur. Avec cette lumière blafarde et ces décors tristes, Zulawski déploie une vraie symphonie du terne, et s'excite visiblement beaucoup à balancer des hectolitres de sang vermeil dans ces ocres fades. Autopsie du couple que n'aurait pas reniée, sûrement, Bergman s'il avait aimé le gore (et avait eu mauvais goût), Possession exagère la souffrance de cet homme, jusqu'à la farce macabre. Dommage que le film se prenne tellement au sérieux, car il y aurait eu la place, surtout avec Sam Neill, pour de la dinguerie clownesque, pour faire vriller les choses dans un sordide comique qui aurait fini de m'achever.

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Rassurons-nous : il y a quand même de la place pour se marrer, notamment face aux gesticulations d'Adjani. Voilà une nana, tu lui demandes de faire comme si elle était folle, elle se pète les deux genoux, s'arrache un oeil et vomit du lait. Elle est vraiment complètement dingue, ne contrôlant absolument rien de ce qu'elle fait (ce qui la distingue d'une bonne comédienne, et l'éloigne de Neill, lui absolument excellent), et la caméra pourtant hystérique de Zulawski a même du mal à la suivre. C'est vraiment la limite du film : le fait qu'il aille jusqu'aux confins du ridicule quand il cherche à exprimer cette douleur, et qu'il confie la chose à Adjani, à côté de laquelle la gonzesse de L'Exorciste est straubienne. Du coup, on décroche plein de fois, on ricane doucement devant la donzelle, et on voit tous les défauts techniques (des zooms affreux, par exemple). Heureusement la mise en scène est pleine de très beaux effets, un peu inutiles je veux bien, mais en tout cas agréables à l'oeil : vastes travellings très souples qui suivent les personnages dans la rue ou les encerclent, profondeurs de champ vertigineuses, plans très longs quand il le faut (la fameuse scène d'accouchement dans le métro). Non, vraiment, pour une fois, Zulawski ne se fera pas traiter d'imposteur par moi, les pierres blanches sont à votre disposition.