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Même quand on lui file comme commande un vague reportage innocent sur les étangs de Gruissan et de Bages, le gars Pierre Carles ne peut pas s'empêcher de faire du mauvais esprit. C'est pour ça qu'on l'aime, notez bien, et ce petit film nonchalant et modeste est du coup très attachant. A partir donc de cette commande faite à son pote Philippe Espinasse (le "gentil"), Carles s'embarque à bord d'un canoë ou d'un petit voilier pour arpenter les étangs de cette jolie région, s'arrêtant au gré des rencontres pour interviewer les petites gens en général occultés par les caméras : pêcheurs solitaires, apiculteur passionné, collectionneur excentrique, vieux chasseurs sauvages, guardians patibulaires, etc., ceux qu'il appelle les derniers Mohicans, ceux qui semblent effectivement appartenir à un autre monde en train de disparaître.

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Ce serait facile de verser dans le panégyrique de l'artisanat et des petites gens : on y voit effectivement des gars respirant du "romaringue" comme si c'était de la coke, poncer des vieilles barquasses avec amour ou montrer les vieilles techniques pour chasser le canard. Mais Carles ne mange pas de ce pain-là, et ne fait rien comme les autres. Dès que son copain Philippe se laisse aller au lyrisme, c'est-à-dire dès qu'il commence à faire le sentimental devant ces vieux métiers qui se perdent, ou même dès qu'il se met en tête de fabriquer un joli plan de paysage, le gars intervient, s'érigeant contre les beaux cadres, ricanant devant l'angélisme "arthus-bertranesque" de son collègue, et s'efforçant soigneusement de saborder le projet en lui-même. C'est ce qui est très drôle là-dedans : l'espèce de masochisme éternel de Carles fonctionne ici en plein. Il s'agit de saborder ni plus ni moins le projet, quitte pour ce faire à développer des thèses très fumeuses sur le cinéma, sur le "paysage mental" ou sur la nature fantasmée. Son copain, qui voudrait bien de temps en temps réussir une plongée ou un travelling, ronge son frein, pas dupe pour autant, et le film parle à égalité de son sujet (les habitants des étangs) et de cette amitié/rivalité entre deux conceptions du documentaire. En arbitre, on a droit aux séances de travail du chef-monteur Roger Ikhlef, bougon et maugréant, contraint de monter ce film bancal et volontairement maladroit, et renvoyant les deux compères à leurs études.

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Le film est du coup aussi attachant d'un côté que de l'autre. On apprécie beaucoup ces portraits passionnants ou effrayants (des "gitans blancs" armés jusqu'aux dents au cas où les communistes s'aventureraient sur leurs terres, la bonne femme qui élève un sanglier), mais on apprécie aussi les chemins de traverse imposés par Carles, cette façon d'inscrire d'office l'échec dans le projet, avant même qu'il ait démarré, les scènes drolatiques où les deux gars se heurtent à l'ennui ou au n'importe quoi, ce décryptage des facilités de mise en scène inclus dans le film en train de se faire. On rigole bien devant cette mauvaise foi très salvatrice, cette saine mauvaise humeur, cette rebellion sans fracas, et on applaudit devant les formules définitives de Carles ("On a l'impression que ces gens-là sont les derniers Mohicans... mais j'ai envie de dire... tant pis"). Ce gars est né pour être malpoli, bénie soit sa mère.