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Si on m’avait dit il y a 20 ans que je verrai un jour, Béatrice Dalle, en garde rouge, fouetter dans une cage de prison un Eric Cantona dans un slip kangourou rempli jusqu’à la garde (…), je ne suis pas sûr que je l’aurais cru… ni que j’aurais signé d'ailleurs… Yann Gonzalez réalise donc un film concept : le temps d’une partouze - soft - chaque invité projette sur l’écran blanc des autres ses souvenirs, ses rêves, ses traumas - sexuels -, son propre « spectre sombre ». Ca baise un peu, ça se met à poil, surtout psychologiquement.  Sept personnages (un jeune couple et leur bonne « bi », la star (Fabienne Babe - humour donc), la chienne, l’étalon (Eric Cantona membré comme un âne), l’ado (de la dynastie Delon), évoquent leurs histoires intimes (un amour passionnel, fusionnel, éternel… qui s’abîme avec le temps ; un inceste (mère et fils) consommé le temps d’une nuit et jamais renouvelé ou l’amour inoubliable entre une fille et une mère ; un poète dont la carrière a été barrée… par la taille de sa bite - dit comme ça, cela peut paraître un peu ridicule : je vous rassure, ça l’est)…). C’est un concept mis en scène dans des décors stylisés, un concept qui en vaut bien un autre… Le problème avec les concepts c’est que c’est souvent plus beau dans l’idéal, en théorie, qu’en réalité. Une soirée placée sous le signe du désir avec des êtres… sans chair, une soirée placée sous le signe du délire (sexuel) avec des êtres sans une once d’humour (oh putaing, le retour du cinéma français ultra prise de tête pasque tu vooooiiiiis, j’ai eu une enfance pas facile, tu vois, j’ai traversé des trucs durs…), une soirée sous le signe de l’hommage « ambiance clin d’œil aux films d’horreur seventies »  qui effraie… par sa froideur, sa petite vacuité nombriliste.

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L’absence de rire, c’est toujours ce qu’il y a de pire dans ce cinéma de jeune vieux qui, avec deux pauvres gags, se croît dans la dérision, la parodie (Cantona aspergé malgré lui par la mouille de sa voisine : gag frontal pour ne pas dire facial ; Fabienne Babe parlant de son meilleur film qui a disparu : gag malgré lui - je suis dur, elle a fait une apparition dans Le Garçu… mais même).  C’est triste à mourir ces jeunes gens (ou moins jeunes) blancs comme des cierges de Pâques qui se regardent les uns les autres avec dans leurs yeux la même tristesse, la même désillusion qu’un épagneul breton avec un bonnet rouge. Sous couvert de « poésie » (?!), certains dialogues frôlent la poilade (« les guerres, t’vois, c’est à cause des ptits nenfants morts qui sont en colère » ; j’avais aussi « les raz-de-marée, c’est à cause des ptits nenfants qui sont morts noyés - et ma main dans ta gueule de jeune con, nan, plutôt ?), sous couvert d’imagination fantasmagorique (en forme d’hommage ?), certaines séquences flirtent méchamment avec le ridicule, le  grotesque (la séance d’incantation pour la résurrection : aïe, aïe, aïe ; Dalle et son fouet : un remake de Roselyne et les Lions ?). Même la ptite idée sympathique du « juke box sensoriel » fait vite sourire malgré lui (on aurait presque envie, que le truc, pour tenter de traduire l’état d’esprit de tous les personnages, te balance du Céline Dion ou du Licence IV- juste pour la déconne, genre). La dernière séquence oscille elle-même entre le pathétique absolu (trois personnages blafards au ptit matin : on se surprend à imaginer un sketch parodique des inconnus à l’époque où ils étaient jeunes et point obèses)  et un semblant d’émotion (si, si, je vais tenter de conclure sur une bonne note, je ne suis pas chien) : la lumière est magnifique, elle « donne - enfin - corps »  aux personnages qui arrêtent de « poser » ; l’héroïne se livre, l’ado s’émeut, les personnages semblent prêts à être « vampirisés » (vont-ils soudainement partir en fumée après la parenthèse confessionnelle de cette nuit ?) par ses premiers rais du jour. Puis non, le générique tombe… On serait presque déçu.  On reste quand même surtout soulagé d’avoir fini d’en découdre avec ce cinéma plus d’essai que d’ââârt qui se prend diablement au sérieux - ça ne peut encore piéger que certains critiques pseudo-avant-gardistes des Cahiers, se dit-on. Ouais, mais tu vooois, j’texpliquerai…   (Shang - 07/03/14)

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Ah bigre, me voilà classé comme étant un pseudo-avant-gardiste des Cahiers (ô horreur), puisque j'avoue non sans panache que ce film m'a complètement cueilli, et que je renverserai complètement la tendance destructrice de mon énervé camarade : ce cinéma-là, heureusement qu'il existe, diable, pour venir proposer d'autres façons de raconter, d'autres univers, une sorte de mini-révolution, mais oui, du cinéma français.

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Gonzalez joue sur les contrastes, sur des choses irréconciliables : le cul le plus trivial et la beauté romantique, le film de vampires et la fable féodale, la tragédie et la comédie, Eustache et John Hugues (l'auteur de Breakfast Club, cité pratiquement tel quel dans le splendide final), Bertrand Blier et Baudelaire. Dès le départ, on sent la fausse piste : une rencontre de partouzards qui va se dérouler pratiquement sans sexe, où peu à peu les sentiments, le passé, les fantasmes et les douleurs de chacun vont servir d'exutoire beaucoup plus que la jouissance physique. Le film ne cessera alors jamais de prendre de brusques virages, formels, sémantiques, stylistiques : on peut sauter sans autre forme de procès d'une grosse blague kitsch (la scène Dalle/Cantonna, directement inspiré du porno bas de gamme) à une sorte d'épure à la Rohmer (le flash-back médiéval, avec ce plan sublime d'équilibre où le jeune homme vient faire ses adieux accompagné de son gros cheval), d'un monologue qu'on croirait tiré de La Maman et la Putain (Fabienne Babe, très touchante et ne cachant rien de sa beauté fanée) à une sortie ordurière. Ca pourrait être complètement hétérogène, mais Gonzalez parvient à trouver un point d'équilibre magique, déployant un univers entre sexe et mort qui tient miraculeusement, tout en restant drôle et souvent bouleversant. Ce final, j'y reviens, est vraiment magnifique, grâce surtout à ces deux acteurs qui apportent énormément à l'émotion du bazar : Kate Moran, qui du début à la fin, traîne avec elle un romantisme très contemporian, un côté poupée trash vraiment bien rendu ; et Nicolas Maury en queer impertinent, qui amène à la fois le côté burlesque du film et son côté vénéneux. Le soleil se lève, on essaye de conjurer la mort, on pleure, on redécouvre l'amour : c'est beau comme l'adolescence, et les Inconnus (voir la moquerie imméritée de Shang) peuvent s'y atteler, on a là une des plus touchantes scènes de l'année.

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Mon camarade trouve que le film fait la gueule. Bien au contraire, il irradie la vie, l'amour et la fièvre ; mais il mèle ça avec une morbidité presque gothique, refusant de se laisser cantonner à une seule atmosphère. Tout n'est pas réussi, je veux bien le reconnaître, il y a un tunnel aux deux tiers, et à force de chercher l'originalité, Gonzalez rate quelques personnages (l'ado ou la nympho). Mais il y a plus de fulgurance là-dedans que dans tout le cinéma formaté depuis 1902, vous pouvez me croire : un rêve carrolien où une jeune fille vieillit à mesure qu'elle touche les bites des mecs et qu'elle s'enfonce dans des tunnels, des scènes de pure musique (la BO est magnifique) où tout s'arrête, la projection fantasmagorique d'une histoire à la Georges Bataille dans un cinéma déserté... Si on est mal parti dès le départ sur ce film, je comprends qu'on puisse rejeter ça en masse, comme le fait mon gars Shang. Mais franchement, quel autre exemple dans le cinéma actuel d'une telle personnalité, d'un tel style, d'un tel ton ? Un film d'hommage à la nuit dans tous ses dangers et ses beautés, le film le plus jeune et incandescent du monde, un film d'adolescent, et c'est une putain de qualité.   (Gols - 06/08/14)