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Bien belle fresque de l’ami Misumi qui sur 150 minutes nous retrace toute une époque de la seconde partie du XIXe siècle, une époque où les samouraïs durent peu à peu avaler leur sabre pour laisser la place, sous l’influence occidentale, à d’autres maîtres. Il est bien sûr question de clans, de shogunats, de soldats impériaux et de tout le bastringue politique organisationnel nippon mais, derrière l’aspect historique, ce qui semble surtout intéresser Misumi ce sont les liens qui vont se tisser entre ces derniers samouraïs : liens d’amitié, d’honneur, de respect, tout y passe et l’on croise toute une galerie de personnages qui vont eux-mêmes, au cours des ans, passer leur temps à se croiser : pour croiser le fer contre le même ennemi, pour croiser le fer entre amis. Misumi, par le biais de son héros (Hideki Takahashi), ne cherche pas à glorifier à tout prix ces malades du taillage dans le gras. A l’image de la superbe musique signée Akira Ifukube, s’il l’on sent constamment un brin de nostalgie dans ces airs de trompette mourante, on ne peut s’empêcher d’y voir surtout un voile de tristesse pour souligner à quel point ce désir de s’accrocher jusqu’au bout à cette foi du samouraï,  ce besoin de servir un maître à la pointe de son sabre, fut terriblement vain… Au-delà de l’héroïsme, de la rectitude de ces personnages droits dans leurs sabots, il y a comme un sentiment de terrible carnage, de morbidité, comme si les éclats d’hémoglobine prenaient finalement le pas sur les coups d’éclat.

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Misumi, on commence par le connaître un poil, filme droit et propre, ne cherchant pas la stylisation à tout prix dans ses cadres mais restant le master au niveau de la dynamique du montage. Qu’il s’agisse d’une scène entre deux cloisons ou d’une course poursuite de folie au travers d’une forêt, les angles de prise de vues se multiplient et le montage se fait toujours au millimètre (une école du montage le japon, maintenant, je dis ça…). Le film qui tente de privilégier cette galerie de portraits multiplie les pistes narratives mais ne nous perd jamais en route - on se mélange parfois un peu les pinceaux avec ces histoires de clans mais pas vraiment de quoi en faire un tofu.  Les combats sont comme d’hab parfaitement réglés (dès la séquence d’ouverture Misumi montre qu’il peut envoyer du petit bois quand il veut), les divers assaillants d’un samouraï (compter 15 hommes en moyenne contre un) n’ayant généralement pas le temps de s’ennuyer avant de se retrouver avec une entaille nécessitant pas moins de trois mille point de suture - si tu connais personne qui sait coudre à cette époque, oublie. Si l’on tente de se faire un petit best of des meilleures séquences (si l’on retient deux-trois séquences par film, l’essentiel est sauvé dixit JLG), on pourrait notamment relever la belle mise en scène dans le cimetière entre le héros et sa future femme (où il est forcément question de descendance, d’avenir…) ; celle-ci porte un kimono de toute beauté mais dont malheureusement les motifs rouge-sang n’annoncent rien de bon : cela nous amènera à une séquence terrible où tu ne peux t'empêcher de lâcher un « oh non !!! » en n’osant regarder ta voisine de peur qu’elle lâche un « ben si » fatal. 

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On aura donc droit à notre petite larme amère qui voile la pupille, mais aussi à des séquences coups de poing qui laissent les pousses de bambou exsangues : certaines journées à cette époque étaient plutôt bien remplies puisqu’il pouvait t’arriver, sous le coup de la rage, de tuer 12 hommes, d’en décapiter un et d’en couper un verticalement et, dans la foulée, parfaitement échauffé, pour empêcher qu’un de tes potes meurt du tétanos, tu pouvais avoir à couper un bras sans tergiverser - avoir un sabre dans sa poche n’était donc pas en ces temps-là une simple déco. L’ultime combat entre les deux personnages principaux (Hideki Takahashi et le desprogien (je sais, ça vient un peu de loin) Ken Ogata) est également parfaitement dans le ton : le respect mutuel, l’esprit de la vengeance, le respect mutuel (2), le conseil amical… vain, le carnage ; le samouraï est par définition peu raisonnable, l’homme semblant avoir souvent réservé toute sa sagesse dans son art du combat. Et non dans son art de réfléchir avant de s'engager dans la bataille. Au-delà du sabre, du coup (...de lame), point de salut. La fin d’une ère et l’œuvre finale d’un master. Sobre et efficace - comme l’art du sabre (que je maîtrise personnellement assez mal, certes). Misumi peut partir au ciel la tête haute.

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