9782359051414,0-1883457Jean Douchet, c'est tout simplement l'érudition et la pédagogie faite homme ; il suffit d'avoir assisté à un de ses débats d'après-films dans je ne sais quel ciné-club pour s'en rendre compte. Ce livre met en page avec beaucoup de réussite le Verbe douchetien, joli challenge. Pas facile parfois de suivre la pensée érudite, politique, esthétique et tumultueuse du gars : l'écriture de Magny y parvient. C'est donc l'occasion unique de voyager à travers les amours cinématographiques de Douchet (Rossellini, Mizoguchi, Renoir...) et ses camaraderies (Rohmer, Schroeder, Eustache), tout en prenant une véritable leçon de cinéma. C'est peu de dire que les analyses de films sont précises et puissantes : les critiques de Douchet sont toujours appuyées par une pensée globale très impressionnante sur l'esthétique et l'art en général, s'inscrivent dans une histoire du Cinéma et de la critique, brassent des courants de pensée immenses... tout ça pour ne mettre en valeur qu'une seule chose : la sensibilité extraordinaire du gars. Partisan d'une critique sensible (en opposition avec des analyses trop cérébrales prônées par quelques-uns de ses collègues des Cahiers), adepte d'une sélection dans les choix des films à discuter (il n'adhère pas avec la "critique négative", par exemple, ce qui nous laisserait un peu démuni ici à Shangols), Douchet est avant tout un vrai spectateur amoureux ; il reconnaît par exemple qu'il n'était sûrement pas fait pour la réalisation.

En tout cas, il parvient à vous faire comprendre les inspirations hegeliennes de Mizoguchi ou le modernisme de Godard comme d'autres la recette du quatre-quarts, et c'est passionnant. Beaucoup aimé, en particulier, son opinion concernant la "morale" opposée au "bien fait", qui envoie valdinguer la fameuse phrase godardienne sur le travelling moral, ou sa vision de l'écriture par rapport à la forme d'un film (oui, il faut le lire, je vais pas tout vous résumer, non plus). En l'écoutant, on se retrouve aussi plongé dans toute une période mythique de la critique, celle des Jeunes Turcs des années "Cahiers Jaunes", et le gars sait parfaitement décortiquer chacune des tendances stylistiques de ses petits copains de l'époque : les différences entre Rivette, Daney ou Kast n'ont jamais été aussi clairement analysées. Toujours ancré dans le monde (il continue à regarder des films, et à s'enthousiasmer, pour Tarantino, Desplechin ou De Palma par exemple), très précis sur les grands films du passé (sa dissection finale de Vampyr de Dreyer est hallucinante), il est à la fois bienveillant et aigu, érudit et populaire. Un vrai bon gars, quoi. Mais peut-on vraiment être un mauvais gars si on aime Hitchcock ?