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Il faut toujours tendre une oreille attentive aux lecteurs de ce blog ; toujours dit qu'ils avaient plus de goût que les deux zigs qui tiennent la maison. Bref, si je gardais un excellent souenir de Pauvres humains et ballons de papier de ce même Yamanaka (je pensais d'ailleurs que c'était le seul film qui avait survécu à sa mort précoce - il n'en est rien puisqu'outre ce film, il y a également Priest of Darkness qui est apparemment visible - c'est tout ?), je ne pensais pas être autant cueilli par cette petite merveille. C'est terriblement drôle, gentiment dramatique mais toujours teinté de drôlerie, captivant, entraînant (sublime ritournelle musicale) et puis surtout vachement drôle. Tout est fabuleusement conçu dans cette histoire, de cette idée de scénar de départ (la recherche du fameux pot qui passe de mains en mains) à cette tribu d'acteurs (Yamanaka fait vivre une douzaine de personnages qui ont tous quelque chose à défendre), de cette mauvaise foi à répétition (dès qu'une personne dit "non" à quelque chose, elle cède dans la scène suivante - et dès que, plus tard, cela pose un problème, elle parvient généralement à sauver la face en rappelant sa position initiale) à ces situations graves (la mort d'une mère, d'un père, la mise à mort d'un bandit en pleine rue...) qui sont toujours traitées de façon légère, histoire de désamorcer la tension, de relativiser le sens de la vie, de ne pas dramatiser bêtement...

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On pense au départ que le scénario va nous amener dans de multiples endroits et l'on échoue finalement assez rapidement dans un magasin de tirs à l'arc (encore une de ces petites boutiques qui ont disparu de nos jours...). Le maître des lieux, un samouraï - entre Ziggy Stardust (la rayure à l'oeil), Johnny Halliday (la bouche qui tombe) et Djamel Debbouze (le bras en moins) - est fort en gueule et vit aux crochets... de sa femme, une bien jolie tenancière qui aime à pousser la chansonnette (le gag à répétition de la statue du chat qu'il retourne pour montrer qu'elle casse les oreilles : magnifiquement filée). On va croiser aussi en ce lieu un homme marié (le "boss" local) qui vient flirter avec une mignonette assistante et dont les flèches (sentimentales) partent dans tous les sens et un orphelin que le couple a adopté un peu à reculons mais dont ils sont forcément gaga. Il y a ensuite tous les personnages qui traquent le fameux pot qui vaut des millions mais dont l'on finira par oublier la valeur financière au profit de valeurs sentimentales. Jusqu'au bout, le film, en parfait équilibre entre les gros soucis du quotidien et les situations burlesques, parvient ainsi à charmer.

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A partir d'un rien, sans jamais non plus complètement négliger la trame principale, le fil rouge du pot, Yamanaka tresse des séquences qui font mouche. Les séances ratées de tir à l'arc, celles mignonnes de pêche aux poissons rouges (lorsque le boss flirte en pêchant à la ligne, Hagino, sa femme, le guette et fulmine - et il y a toujours un ptit détail, un ptit geste qui tue : le fameux "huilage" du fil avec le nez !), la scène du combat pierrerichardesque sur la fin ou celle où l'on découvre le nombre monstrueux de pots récoltés en pure perte, la séquence où le boss joue les ninjas pour partir incognito et retombe comme un couillon dans sa propre cour en passant pour un voleur et j'en passe... Tout comme un Ozu, Yamanaka sait toujours penser, en dirigeant ses acteurs, à des micro-attitudes, des comportements singuliers qui non seulement sont souvent piquants mais donnent aussi du relief à chacun : les grognement du samouraï quand il perd au jeu, la tenancière et son fils adoptif qui adoptent exactement la même posture embarrassée (typiquement ozuesque...) lorsque les problèmes s'accumulent, le type qui récolte les pots qui cache toujours ses bras (il a en plus une tronche qui marque déjà des points...). On ne s'ennuie pas une seconde, toujours émerveillé de voir comment Yamanaka contrôle parfaitement sa structure narrative tout en sautant d'un personnage à l'autre. Je crois que j'ai aimé, hein.  (Shang - 21/02/14)

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Une petite merveille, on est bien d'accord. Voilà le genre de films qui vous met immédiatement la banane, comme un bon vieux Ozu. C'est que le monde y est montré comme certes ardu et violent, mais peuplé de gens bons et de détails mignons. C'est ce qu'on appelle la politesse, ou la pudeur asiatique, comme vous voulez. Yamanaka n'occulte rien des travers de cette société nippone des années 30 : tout n'est que jalousies entre frères, couples mal mariés, abandons d'enfants, meurtres en pleine rue. Le fond du film est sombre, et ce pot dérisoire que chacun cherche à posséder est le symbole de la vénalité sans pitié de la société. Mais le film ne s'apesantit jamais sur son pessimisme latent : il préfère livrer des scènes d'une fraîcheur et d'une drôlerie totales, et permet même à ses personnages les plus réussis (le frère dominé, le patron borgne) d'abandonner peu à peu la quête du Graal, comme si finalement ce million n'était pas si important : l'un préfèrerait faire la sieste ou profiter de la recherche pour aller se prélasser aux pieds d'une accorte geisha ; l'autre remplace son avidité par un amour naissant pour l'enfant qu'il a recueilli. Chaque fois que la tragédie guette, Yamanaka désamorce et l'occulte par des idées d'une subtile poésie : finalement ce pot tant convoité est possédé pendant la majeure partie du film par un orphelin qui s'en sert pour faire nager ses poissons rouges, on dirait un haiku.

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Sans arrêt surprenant, le film nous fait traverser plein de genres : la comédie chaplinesque, le mélodrame, le burlesque, le film de sabres, avec toujours le même brio, le même sens impeccable du rythme, de l'espace et des personnages. C'est surtout la modestie du propos et de la réalisation qui frappe, même si derrière le faux effacement du metteur en scène, on distingue un regard aigu, bienveillant mais assez désabusé, sur le monde. Un regard de grand cinéaste, en tout cas, c'est sûr.   (Gols - 06/08/15)