Les Larrieu sont les cinéastes du paysage, dirais-je pour commencer cette conférence. Après les Pyrénées, les voilà embarqués dans les hauts sommets des Alpes, au bord d'un lac suisse, et ils se montrent tout aussi habiles à transformer ce nouveau territoire en lieu de fantasmes que jadis. Marc, héros du film et professeur d'écriture, le dit d'emblée : pour être auteur, il faut tenter de se débarrasser du "je" et transformer les paysages qui nous entourent en prolongation de ce "je", en territoire personnel. Le film en lui-même est exemplaire de ce côté-là : la montagne, filmée par les brothers, devient un lieu rêvé, une illustration extérieure des tourments intérieurs de notre héros. Somnambule, schizophrène, sûrement en pleine dépression, hanté par un lourd passé fait de meurtres et d'incestes, Marc réagit en regardant son territoire comme un symbole de son monde intérieur : un univers dangereux, plein de gouffres, de loups qui errent dans la nuit, de livres entassés dans des chalets de bois, et au milieu son monde intellectuel, une université de verre posée comme une bulle au milieu de la froidure ambiante.

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C'est ce qui est la plus réussi là-dedans, comme ça l'était dans le roman de Djian dont le film est une belle adaptation : le monde n'est jamais bêtement réaliste, mais est influencé par l'état mental de son protagoniste : les arrière-plans sont ainsi peuplés de silhouettes errant lentement (rare de voir des figurants aussi bien dirigés), tout se déroule en pleine lumière mais dans une atmosphère ouatée qui correspond à l'hébétude du héros, et le jeu délicieusement faux des acteurs ajoute au décalage déjà induit par l'artificialité de la trame : ce qui avait commencé comme un polar vire doucement au portrait intime d'un homme résolument en dehors de l'univers.

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Cette légère vrille de la réalité a toujours été la marque des Larrieu, mais c'est avec ce film qu'elle est la plus pertinente. Inutile de chercher là-dedans vraisemblance ou logique. Malgré la belle linéarité de la trame (sa simplicité, même, disons son épure), on n'est jamais dans la bête comédie de moeurs ou dans l'hommage au genre. C'est d'ailleurs dit clairement : la référence n'est pas l'efficacité de la série américaine (raillée par Amalric) mais l'expression buñuelienne, l'allégeance à son univers mental plus qu'à une "histoire". Là aussi, Djian doit s'en frotter les mains de bonheur. On peut ainsi croiser une mère de famille à vue de nez aussi jeune que sa fille (Maïwenn, étrange présence), ou une armada de gonzesses peu farouches filmées comme des fantasmes sexuels (Sara Forestier, vraiment parfaite), les conversations les plus sérieuses peuvent avoir lieu skis au pied (Denis Podalydès apporte un décalage poétique bienvenu avec sa tête de rêveur et son personnage aussi rigoureux que fantasque), et on peu avoir de subites envolées littéraires sur le style et la beauté du printemps en pleine enquête policière (les scènes avec le flic, filmées dans des champs/contre-champs très étranges). Amalric, hypnotisé, complètement ailleurs, est excellent dans ce mélange d'érudition grand crin et de faiblesse, et rentre comme dans un gant dans cet univers larrieusesque si particulier. Regardez-le contempler son potage au potiron ou marcher comme un fantôme halluciné dans les couloirs de la fac : il est toujours juste alors même qu'il est "faux". La musique hantée de Caravaggio (si on excepte les chansons, mal insérées) ajoute encore à l'aspect spectral de ce film froid comme la neige. A la fois joliment littéraire (on peut penser à Truffaut) et très moderne, conceptuel et farcesque, L'Amour est un Crime parfait est un film expérimental pour tous : j'applaudis donc à deux mains.  (Gols 27/01/14)

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C'est très joli ce qu'en dit mon camarade de jeu et je serai prêt à l'applaudir à deux mains pour le coup. Quant au film en lui-même, permettez-moi de ne l'applaudir que d'une, si tant est que. Oui, tout à fait d'accord, les Larrieu osent le film littéro-intellectuel en tentant de traduire la psychologie du personnage principal en filmant les alentours - et sur ces pages blanches alpines, on pourrait en écrire, voir le personnage s'y projeter etc, etc... L'exercice est osé et les Larrieu réussissent le pari de réaliser un film tout en allusion, en tact, en finesse, en légèreté... Un peu comme de la poudreuse, en fait, si l'on tentait de jouer sur les deux derniers termes : un joli film en surface en quelque sorte mais qui se complaît dans une évidente superficialité. Le héros a eu un trauma, projette avec peine ses fantasmes, s'emballe, s'aveugle. OK. Mais tout cela manque terriblement de chair (les scènes qui se veulent érotiques tombent d'ailleurs terriblement à plat, sans vouloir jouer sur les mots), de surprises, de nerfs... Lorsque mon ami sur la fin de sa chronique parle de Truffaut, mes poils se dressent (et pourtant Dieu sait qu'ils sont encore humides, mais cela est une autre histoire). Des dialogues faiblards, des personnages mous, une musique grinçante (ouais Caravaggio, je vous laisse ma place de concert, diable), un concept pesant (quant au côté "farcesque" évoqué par l'ami Gols, il manque terriblement de sel...), des longueurs terribles... A trop vouloir flirter avec cette "froideur" intello-paysagesque, le personnage principal tout comme les personnages secondaires finissent par paraître de simples marionnettes et leur jeu affreusement désincarné finit par laisser de glace. Dieu sait que je suis fan d'Amalric mais je l'ai trouvé ici à peine crédible, comme mal à l'aise dans cet univers où il n'y a pas grand-chose à "jouer" : à part garder les yeux grands ouverts (un rêve éveillé, oui, ou un poisson rouge...), le gars ne se donne d'ailleurs pas beaucoup de peine ; au début cela peut être un style, sur 1h50, cela sent le manque d'inspiration. Maïwenn est également guère convaincante - dommage, vu qu'elle se doit de jouer "un jeu" - notamment dans les séquences dialoguées ; une éternelle moue et un regard dans le vague, ça ne suffit pas pour jouer les femmes amoureuses. Bref, j'attendais beaucoup de cette adaptation de Djian et ne me suis pas vraiment passionné pour la chose... Alors oui, on peut louer "le concept" - mais cela ne fait pas un film réussi sur la longueur, à peine un "moyen"-métrage.  (Shang 28/07/14)

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