begout-accumulation-primitiveLe meilleur livre de Bégout, qui nous avait pourtant servi avec Le ParK un pur chef-d'oeuvre, autant vous dire que ça ne se manque pas. En tout cas, voici le bouquin le plus contemporain qui soit, les tentacules fortement arrimées dans notre monde actuel, entendez celui post-debordien de l'ère 2.0 (au moins), celui qui prend en compte la dépression moderne à travers son architecture, ses fantômes, son mode de consommation, celui qui a déjà été étrillé par Houellebecq. Les nouvelles de ce recueil prennent en effet toutes place dans un territoire urbain glauque, déjà défini avec brio dans Suburbia : friches abandonnées, ceintures des villes, parkings souterrains, zones industrielles ou commerciales, bâtiments voués à la destruction, toute une poétique de "l'ex-territorialité" qui marque profondément. Dans ces décors tristes et qui tombent déjà en poussière, archétype d'un monde de consommation déjà périmé, une foule de personnages aussi étranges les uns que les autres : on peut trouver un type dont le taff est de compter les cadavres féminins qui passent à la télé, un autre qui a fait de la filature son mode de vie, un autre qui collectionne jusqu'au délire des disques vinyl, un architecte construisant le plongeoir duquel il va se suicider, une vieille femme nue et crouteuse, un gusse qu'on vient arrêter de bon matin pour le déporter en plein centre commercial... ce genre de délire à la fois proche du fantastique et pourtant profondément réaliste.

La première veine, celle du fantastique, est héritée des films de Kiyoshi Kurosawa ou des essais sur le nouvel urbanisme ; la seconde, le réalisme, vient d'une attention constante à la précision de l'écriture : écriture assez classique, mais tellement minutieuse dans le choix de son vocabulaire, tellement nette, qu'elle en devient mathématique, scientifique, et du coup très amère (à la manière, encore une fois, d'un Houellebecq). Elle vous entraîne dans une sorte de spirale, et Bégout trouve là une poésie morbide, effrayante, qui fait vraiment de l'effet. Dès le premier texte, il évoque le fait que le vrai fantastique, la vraie monstruosité, ne peuvent exister que s'ils contiennent en eux un élément familier : chacune des nouvelles du livre creuse ce sillon. A la fois "crédibles" et complètement déjantées, ces histoires sont proprement effrayantes, et vont fouiller du côté des plus sombres tendances humaines (torture, déportation, aliénation). Surtout, Bégout s'y livre à une critique aigue de la société de consommation, les produits manufacturés devenant les premiers vecteurs de terreur, le lavage de cerveau des consommateurs ayant définitivement versé dans l'aliénation pure et dure. Quand Bégout arrive à placer des mots justes sur cette sensation d'appartenir à un monde de divertissement totalitaire et humiliant (et il y arrive très souvent), son texte prend de vraies allures de chef-d'oeuvre. Ces nouvelles vous hantent comme des fantômes, ça tombe bien, le livre en est plein. Absolument primordial.