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Après ses fades élucubrations jeune public, le gars Martin revient en très grande forme, renouant même, hosannah, avec son âge d'or (les films de mafia) dans sa mise en scène et son sujet. Dopé à la testostérone (et à la coke, qui coule à flots), The Wolf of Wall Street est d'une énergie sidérante, et pendant 3 heures il se déroule en une sorte de flux continu qui n'est pas sans rappeler, mais oui, l'immense Casino. Sur les pas d'un Di Caprio proprement génial, travaillant son personnage dans l'outrance la plus poussée (et renouant ainsi avec le catalogue des personnages dantesques endossés jadis par De Niro), on est happé dans cette histoire de trader qui fait fortune, et les sicav et autres soft-primes deviennent dangereusement sexy.

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Dès le départ, Scorsese plante son décor : on va être dans l'excès constant, dans une énergie qui va peu à peu virer à l'hystérie, dans une caricature qui va aller jusqu'à l'outrance. Les premières minutes, archétype du génie de Scorsese au montage, situent en quelques vignettes le personnage de Di Caprio : richissime investisseur, drogué jusqu'aux cheveux, rempli de morgue et de cynisme, se tapant des teupu sur des yachts rutilants. La musique, le rythme, la petite distance induite par la voix off, cette façon de resserrer toute sa mise en scène en des mini-séquences très rapides : on est bien chez Scorsese. A partir de ce portrait rapidement brossé, le film va se déployer en un seul mouvement, chaque scène semblant déborder sur l'autre comme une symphonie. Malgré les ralentissements parfois, le mouvement est toujours rapide : le film raconte très vite, mais sait aussi s'arrêter sur de longues pages de dialogues non-sensiques, sur l'absurdité d'une situation, usant même d'un petit ton tarantinesque dans certaines conversations. Les acteurs sont tellement imparables qu'on se marre tout du long, abasourdi par la précision du jeu de Di Caprio, applaudissant à l'entrée des "nouveaux comiques US" dans l'univers scorsesien (Jonah Hill, en double de Joe Pesci le danger en moins, est excellent), fasciné par les audaces que le maître demande à ses acteurs. Il y a une scène littéralement hystérique où Di Caprio et Hill ne font que hurler pendant 10 bonnes minutes en bouffant des tranches de jambon et en s'emmêlant dans les fils du téléphone, et on se dit qu'aucun cinéaste n'aurait pu tenter ça. Cet excès dans le jeu est au service du sujet : tout, dans la vie de Jordan Belfort, doit être too much, tout est dans le gaspillage et l'énergie. Les contrepoints apportés par Kyle Chandler en agent du FBI concentré sont parfaitement amenés : la vie, la vraie, bat à côté de celle de Belfort, même si la caméra de Scorsese reste sans cesse immergée dans l'univers de ce dernier.

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Bien sûr, l'humour est au service d'une critique du système financier, du rêve américain, de tous ces loups qui s'enrichissent sur la misère humaine. Le film n'y va pas avec le dos de la cuillère, montrant des traders surexcités par les harangues de leurs chefs, ne cachant rien du profond mépris de ces richards envers leurs victimes, mettant à jour l'infernale spirale que constitue le gain toujours plus important de fric. On tique un peu devant le premier degré, parfois. Mais on se rend compte que cette frontalité sert le film, lui donne tout son mordant, et qu'un tel sujet n'aurait pas supporté la demie-mesure. Et puis on sent Scorsese tellement fasciné et amusé par ce petit monde clinquant (comme il l'était jadis par les milieux mafieux) que la critique passe presque au second plan, le film se livrant à une ivresse bacchique sans aucun scrupule. Les musiques se mélangent en un seul magma (même "Ca plane pour moi", diable !), les figures grotesques des personnages se superposent, on est entraîné là-dedans comme dans un délire drogué. La mise en scène, certes attendue chez Scorsese, certes parfois facile, est pourtant diablement efficace, avec ces brusques envolées de caméra au-dessus des hordes de traders partouzards, ces champs/contre-champs sur-dynamiques, ce festival de faux raccords qui semblent précipiter l'action (Shang s'arrachera les cheveux), ce montage cut très millimétré malgré l'énormité des moyens et des tableaux. On se rappelle des fabuleux plans-séquences des Affranchis, ainsi que la construction de Casino, et on se dit que The Wolf of Wall Street pourrait bien être leur double comique : les gangsters ont simplement changé de gueule. Un grand Scorsese, ça faisait longtemps. (Gols 23/01/14)

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On va finir par croire que j’ai une dent contre Scorsese et sa chef monteuse Thelma Schoonmaker ultra oscarisée, et ce à mon plus grand dépit (et à celui de Bastien s’il est toujours en vie). Passons en effet sur les faux raccords à chaque discussion, la pauvre Thelma maltraitant les champs / contre champs à l’envi : on comprend le principe (vous voyez que parfois je peux faire un effort) : favoriser le flux des mots aux incohérences de l’enchaînement des images (qui n’irritent d’ailleurs peut-être que moi, faudra que j’en parle à mon psy comorien). De même ce qui compte, tout au long du film, c’est que les images soient calquées sur le rythme des chansons (un peu comme dans un long clip MTV) même si parfois l’adéquation entre les paroles d’icelles et les images m’échappent (Ça plane pour moi - qu’il fallait oser, j’avoue - sur une scène d’arrestation (?) ou Mrs Robinson sur un plan qui vient fendre des traders qui applaudissent (!?) : ouais, mais la guitare elle pète et la chanson tout le monde la connaît… Ah bon…). Et en effet (je sais ça part un peu de loin), le film qui dure trois bonnes heures passe relativement rapidement (du rythme, putain, du rythme) un peu comme si on avait enrobé de la pompe aux grattons (spécialité auvergnate) d’une grosse couche de gelée pour en rendre l’ingurgitation plus facile. Pasque oui, ça passe vite, mais franchement, on a quand même eu du mal à être touché, saisi, charmé par la chose : ça hurle, ça éructe (Leonardo Di Caprio je le vois bien en duo avec Patrick Bruel),  ça fuckise (en mots et en action) dans tous les coins, ça tripe du feu de Dieu (montée en puissance d’un type cramé ou séquence en mode caramel mou lors d’un very bad trip (…)), ça explose, ça pète, ça jouit, on a un peu l’impression d’être au cirque, dans un spectacle, avec des personnages qui ont autant de charisme qu’une tarte à la crème ; c’est aussi cela qui m’a gêné, le besoin qu’a chaque acteur de faire son petit numéro tout seul de son côté sans que l’on sente vraiment une interaction entre les personnages - les discours de Leonardo devant ses troupes m’ont agacé plus que tout, je crois (la palme du plus mauvais numéro revenant à Jean Dujardin terriblement pathétique - reviens d’Hollywood, Jean, tu déconnes. Tu n’es pas non plus obligé de faire des panouilles françaises, prends bien le temps de réfléchir, s.t.p. ; je sauverais seulement la seconde femme de Leonardo, Margot Robbier, qui a des yeux de biche si…, alors là…)). On se croirait en effet dans du mauvais Tarantino (… hum). La seule séquence que je trouve réussie (une des seules d’ailleurs qui n’est pas dans le bouquin - le scénariste adapte souvent à la lettre certaines idées et séquences-phares du bouquin (Leo face aux jambes entrouvertes de sa compagne dans la chambre d’enfant,  le retour du country-club en Ferrari alors que Leo a pris du lourd…) et condense, normal, un poil l’intrigue - peu de liberté ni de réelles inventions scénaristiques), c’est la première discussion entre Di Caprio et l’agent du FBI sur le yacht de celui-là ; on sent enfin une vraie petite part de jeu entre les deux hommes, une véritable montée de tension avec le venin qui finit par sortir (celui de Leo) face à la froideur de l’agent incorruptible : là j’avoue, j’ai été relativement cueilli  - mais au milieu d’un tel vacarme, d’une œuvre si pleine de bruits et de fureur (pour pas grand-chose…) que cela ne pèse pas lourd au niveau des « frissons » ressentis. Un autre truc terrible qui m’a franchement déplu, sur la toute fin, est cette séquence glauque de l’agent du FBI dans le métro, comme si Scorsese (qui a pris un certain pied à filmer les extravagances spectaculaires de son héros en toc) ne pouvait s’empêcher de nous faire comprendre que c’est bien fait pour lui s’il a une vie de merde, affreuse, laide, banale… J’ai trouvé cette scène absolument de trop (le type fait son taff, point) comme si Scorsese prenait finalement parti et avouait, en creux, une certaine admiration pour ce kakou qui a connu au plus fort de sa gloire la grande vie - ce que ce pauvre tâcheron du FBI ne connaîtra jamais... Limite et discutable, franchement, cet ajout. Il est enfin dommage que Scorsese ait totalement sacrifié (par rapport au bouquin) l’amour de son héros de trader pour sa fille - ce qui aurait permis à Leo d’échapper un peu à cette image stéréotypée de pur gros con viveur qui se branlerait tout du long de tout (il part totalement en vrille - perdant tout contrôle et tout affect - uniquement sur la toute fin). Bref trois heures distrayantes qui passent dans un souffle (c’est déjà ça) mais qui manquent affreusement d’aspérités, de finesse, d’émotions, même, dirais-je. Personne ne pourrait virer Thelma, juste pour voir ce que ça donnerait ?   (Shang 02/03/14)

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