eric-chevillard-le-desordre-azertyIl faut lui dire, à Chevillard, qu'il n'est pas obligé de nous livrer ses 3 livres par an : ça lui éviterait les choses un peu inutiles comme ce Désordre Azerty redondant dans sa carrière. Après le magnifique Péloponnèse, voici donc le maître qui s'attaque au genre "abécédaire" : 26 entrées, de la plus futile ("water-closet", "kangourou") à la plus profonde ("littérature", "style") pour une sorte de tour d'horizons en 250 pages de tout ce qui fait l'univers chevillardesque depuis toujours : bric-à-brac d'animaux, de mots savants, de pulsions d'autoportrait légèrement dépressif, de quotidien, de rêveries, de Michaux, de Beckett, de Kafka, de grosses vannes et d'expérimentations littéraires. Le livre serait sorti il y a 10 ans, on aurait été fasciné : la langue est toujours aussi virtuose, l'imagination toujours aussi illimitée, l'invention constante. On ne cesse d'être ébahi, encore une fois, par le sens du rythme, la façon qu'a le compère de trouver toujours exactement la bonne formule pour faire rire, le bon angle d'attaque. Rien à dire, donc, si ce n'est que le livre arrive après tous les chefs-d'oeuvre, et que ce dictionnaire absurde ressemble un peu à une compil du maître. Il semble déjà avoir tout essayé avant, depuis le conte ramassé entièrement sur les trois derniers mots (bel exercice à l'entrée "Noël") jusqu'à la tentative d'épuisement de la description d'un animal ; depuis l'essai sur la nécessité des choses même les plus banales (l'orang-outan est ici remplacé par "l'aspe") jusqu'aux subites arrivées de l'autoportrait assez torturé, on a déjà vu ça dans les romans passés du maître, souvent même en mieux. Pas de vrai concept ici, un de ceux qui ont toujours été génialement à la base de ses livres : celui de décliner l'alphabet dans l'ordre du clavier azerty ne mène à rien, n'est pas probant. Mais plutôt mille concepts, 26 en tout cas, qui ont du mal à faire cohésion. Bon, peut-être faut-il accepter que ce livre soit "à picorer", un peu comme les Autofictifs. Il est vrai qu'il y a assez de pages géniales pour convaincre, notamment celles qui demandent "Et vous, pourquoi n'écrivez-vous pas ?", merveille d'autoportrait en monomaniaque. Mais il faut finir par admettre que Chevillard a quelque peu perdu de sa concision, de son sens aigu de la formule en quelques mots, et que tout ça frôle parfois le délayage. Non pas que ses longues phrases soient déplaisantes (on y admire les cascades littéraires insensées, la manière de nous égarer sans cesse pour mieux nous faire retomber sur nos pieds au bout des dix lignes, ou des 10 pages dans le cas de l'entrée consacrée à la "Virgule") ; mais on appréciait aussi parfois sa rapidité, sa fulgurance. Je suis sévère, mais c'est parce que je l'aime, mon Chevillard : si vous ne connaissez pas encore ce génie, commencez par celui-là, c'est une bonne entrée ; sinon, préférez les autres.