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Voilà un film qui m'a doucement cueilli et qui, malgré un a priori négatif, m'a retourné comme un gant. On se méfie un peu au départ de ce casting trop glamour pour ne pas être calculé (James Stewart, Lana Turner, Judy Garland, Heddy Lamarr), et on tremble carrément à l'apparition des premiers numéros musicaux. Pourtant réglés par l'éminent Busby Berkeley, ils sont d'une infâme kitscherie, et le resteront d'ailleurs jusqu'à la fin, ce qui, pour un film qui s'annonce comme une comédie musicale, ne manque pas d'être un peu embarrassant. On s'apprête donc à regarder ça mollement. L'histoire est celle de trois donzelles, engagées par le grand Ziegfeld pour figurer dans ses ballets à la mode, et qui chacune vont avoir un destin différent : l'une rencontrera le succès (Garland), une autre préfèrera retourner à la vie plus saine et rangée de mère de famille (Lamarr), et la dernière entrainera sa beauté et son fiancé dans une spirale de déchéance morale (Turner). Le tout est donc entrecoupé de morceaux de ballets à base de grandes voiles qui se lèvent sur des gateaux géants, de poufs qui descendent les escaliers en croisant les jambes et de romances sussurées par de suaves vieux-beaux. A la clé, le message : le monde du spectacle est dangereux, jeunes filles.

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Sauf que, petit à petit ça devient nettement plus que ça. Le film, en dehors de sa musique, devient de plus en plus ironique, amer, cynique, et on comprend assez vite que le petit monde des Folies Ziegfeld est représentatif de Hollywood dans son ensemble. La machine à rêves engloutit les âmes et les corps féminins, transformant ces charmantes oies blanches en chair à spectacle. Les innocentes du début vont se vautrer dans la vénalité, la bassesse, le compromis artistique, quitte à renier maris, amoureux ou paternels. Leonard se montre d'une cruauté particulière envers la société du spectacle, et les plus purs seront emportés dans cette spirale. Ne s'en sortira finalement que Judy Garland, qui saura concilier succès et fidélité à son passé ; les autres perdront leur âme, à l'image du très beau personnage de James Stewart qui, de brave petit camionneur amoureux qu'il est au début (il aime une groom qui travaille dans les ascenseurs, voyez l'allégorie sur l'ascension sociale ?) deviendra gangster par dépit amoureux, alors que sa fiancée se fourvoira dans les bras de prétendants riches et nuls.

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Tout le film est imprégné de cette noirceur déprimée, qui jaillit sur les magnifiques dialogues, souvent assez directs et brutaux malgré leur humour. On sourit certes devant les double-sens des punch-lines de l'assistant de Ziegfeld, mais on se rend compte que son discours est profondément blasé et machiste (le film est brillamment féministe) ; on applaudit à deux mains devant la perfection du dialogue entre Stewart et Turner dans la prison : "Tu n'éprouves plus aucun sentiment pour moi ?", demande-t-elle à son ancien amant désespéré mais crâneur, "Si, mais maintenant j'arrive à rouler une clope en y pensant", répond-il, à la fois mufle et malheureux comme une pierre. Le film tente d'opposer à cette amertume le sucré des numéros dansés, filmés dans une mise en scène hyper-fluide et souple, mais ça ne trompe personne : l'impression qui reste est celle d'un gros massacre d'existences, d'un regard sur le monde du spectacle déjà morbide (en 41, dix ans avant Sunset Boulevard), d'âmes damnées par le pouvoir de l'argent ou rejetés sur le bord de la route (le père de Garland, ex-star oubliée). Bref, un film étonnant et inattendu, un vrai charme.