latheoriedelavilainepetitefille02ii-hd-572083Un western, un conte gothique, un pamphlet anti-capitaliste, une histoire des Etats-Unis, il y a tout ça dans ce joli roman d'Hubert Haddad, quitte à déborder un peu par ci par là. Le sujet de base, ce sont deux soeurs d'une petite ville des States qui, vers 1850, ont "inventé" le spiritisme grâce à leur don pour invoquer les fantômes. A partir de ces petits grincements entendus dans la cave de leur maison, les deux soeurettes vont être à l'origine d'un véritable engouement du pays pour les sciences occultes, et, entraînées par leur aînée, elles vont surfer sur la vague du commerce de leurs dons, jusqu'à la déchéance, la remise en question, le doute. Haddad en profite pour brosser le portrait de quelques contemporains des jeunes filles, réels ou non, prêtres, shérifs, notables, vagabonds, hors-la-loi, et pour brasser toute l'Histoire des States de la deuxième moitié du XIXème, faisant se marier cette passion pour les spectres avec la violence de ces années-là.

C'est ambitieux, on le voit, et souvent remarquable. A la manière d'un conte (il y a les mêmes attentions portées aux atmosphères, à la nature, à l'envoûtement du Verbe, dirais-je), le gars raconte lentement, précisément, alternant les grands moments "d'action" (les démonstrations des soeurettes dans leurs shows populaires, les coups de théâtre) et les chapitres plus contemplatifs, capable de dépeindre la guerre de Sécession en quelques pages et de s'arrêter aussi sur de minuscules détails pendant tout un chapitre. La langue est riche, parfois trop, et cherche aussi bien l'harmonie que le déséquilibre : ça passe ou ça casse ; dans le meilleur des cas, Haddad touche du doigt quelque chose de sombre, qui rappelle les soeurs Brontë, un style fourmillant et très beau ; dans le pire, c'est ampoulé et curieusement bancal. De toute façon, le livre manque un peu d'homogénéité, et on a du mal à vraiment le saisir dans son entier, passant de l'admiration à l'agacement. Mais il raconte assez de choses intéressantes pour accrocher, entre autres la montée du capitalisme dans l'Amérique, l'utilisation des corps et des vieilles superstitions à des fins mercantiles, et il adopte pour ce faire un ton bluesy très prenant : les chansons sont d'ailleurs légion, raccrochant la trame à son milieu géographique et social, et nous replongeant avec force dans les atmosphères des westerns. Une réussite, ou quasi, pour tout dire.