Alain Guiraudie filme des hommes qui s'enculent, maintenant on le sait. Toute la subtilité désormais est de découvrir comment il les filme. En ce sens, L'Inconnu du Lac est à mon avis bien meilleur que Le Roi de l'Evasion, qui partait parfois en sucette sans trouver sa voie. En resserrant son cinéma, Guiraudie trouve là un vrai ton nouveau, peut-être trop loin de ses premiers films barrés et précieux, mais fort bien tenu.

l-inconnu-du-lac-1369026278
L'unité de lieu et la répétition sont les deux mots d'ordre de la chose. Nous sommes donc immergés sur une plage au bord d'un lac, lieu de drague homo consistant en cette rive, le lac, quelques bois derrière et un parking. Là se rencontrent, dans des rituels codés très marqués, une poignée d'hommes sur lesquels le film s'attardera ou pas. Si certains personnages sont réduits à leur présence, aux coups d'oeil rapides qu'ils échangent sur les nouveaux arrivants, ou à des silhouettes fantomatiques qui rôdent, Guiraudie va s'arrêter particulièrement sur trois d'entre eux : un brave gars qui vient là tous les jours, son amant du moment, et surtout un mystérieux type qui vient là sans draguer, même pas homo, ne recherchant pas la compagnie des autres, simplement désoeuvré depuis que sa femme l'a quitté. Un trio dont les relations vont se compliquer après la mort d'un type assassiné dans le lac. Autour de ces trois-là gravitent pleins de petits mecs tous aussi bien croqués les uns que les autres : un branleur (sens strict) pas vraiment appétissant, un inspecteur dessiné en caricature, quelques amants occasionnels... Le petit monde très fermé et très ritualisé de cette plage est superbement rendu, avec amour et précision, par Guiraudie, qui en reconnaît tous les ridicules en même temps que toutes les beautés, tout le pathétique (la pipe de la fin, vraiment terne) en même temps que tout le danger : il va s'agir effectivement peu à peu de meurtre pur et simple.

l-inconnnu-du-lac
Construit en chapitres répétitifs qui commencent tous par l'arrivée du personnage principal sur le parking, le film excelle à nous enfermer dans ce lieu à ciel ouvert, dans un huis-clos naturaliste et sexué du meilleur effet. Jamais on ne saura ce que sont ces gens en-dehors de ce lieu, de ces quelques heures où ils nagent, discutent et baisent. Même s'ils parlent parfois du monde "extérieur", c'est bel et bien au présent que se conjugue L'Inconnu du Lac, et c'est ce qui en fait sa force. Il y a un côté ici et maintenant vraiment prenant, que Guiraudie décuple en filmant la nature de main de maître. Le passage du jour à la nuit, les sons qui viennent de l'obscurité, la tranquillité inquiétante du lac (superbe plan-séquence de la scène du meurtre), tout ça est très bien rendu. Finalement on se dit que cette nature et ces hommes s'ébattant en icelle intéressent bien plus Guiraudie que sa trame policière, et que sous ses dehors de René Clément gay se cache plutôt un naturaliste convaincu, qui aurait en plus un petit ton contemporain assez insolent (le film choquera mamie, c'est certain). En tout cas, un film très curieux et envoûtant, assez insaisissable mais vraiment marquant. (Gols 14/09/13)

l-inconnu-du-lac


"- Ca faisait longtemps que j'avais pas vu de Renault 25.
- Ouais, elles ont disparu de la circulation... J'sais pas pourquoi.
- Et pourtant c'était une bonne bagnole...
- Ouais, moi en tout cas j'en suis vachement content.
- Allez, à demain (ils s'embrassent)
- Eh, c'est comment ton prénom ?
- Michel. Et toi ?
- Frank."

- Dormir seul, bouffer seul, tout faire tout seul, ça commence par devenir pénible...

- T'as vraiment une bonne queue... Bon allez, faut que j'y aille.

vlcsnap-2013-11-28-23h34m03s217

Ca manquait un peu de bite sur Shangols, nan ? Maintenant chacun voit midi à sa porte... Tout à fait d'accord dans l'ensemble avec mon camarade de blog, surtout après la légère déception que fut également pour moi Le Roi de l'Evasion. Guiraudie concentre son action en un lieu (et ses annexes) en nous entraînant au bord d'un lac idyllique où roderait une étrange silure. Le poisson moustachu prend rapidement les traits d'un certain Michel (mi-raisin) - Magnum jeune - dont tombe farouchement amoureux le franc du collier Franck - Lambert Wilson jeune. Il sait que l'homme est dangereux - il l'a vu de ses yeux vu noyer son ancien amant - mais la passion est aveugle... Et le Franck de s'accrocher amoureusement et fougueusement à ce corps en oubliant tout ce que ce partenaire de jeu (sexuel) peut avoir de diabolique. Il ira jusqu'au bout de la nuit, jusqu'au bout du danger... Reste à savoir si ses yeux se décilleront un jour... 

vlcsnap-2013-11-28-23h35m02s41

Il y a tout d'abord la truculence de ces dialogues dits avec un grand sens du naturel (je suis du gars Patrick d'Assumçao) et surtout ces magnifiques silences très éloquents (un simple regard détourné, une légère mimique et l'on ressent, l'on imagine facilement ce qui se passe dans le cerveau de ces personnages, ce qu'ils ressentent...) : Guiraudie a l'art de savoir laisser du temps au temps pour qu'on ait la possibilité, en tant que simple spectateur, de s'immiscer dans l'esprit des personnages... Et cela est déjà particulièrement appréciable. Frank se retrouve donc entre un type débonnaire dont il pourrait facilement devenir un bon pote (le bedonnant Henri, type tranquille) et la silure Michel qui lui pompe (les commentaires sur cette phrase seront malvenus) tout son amour. Que choisir entre l'amitié qui réussit à survivre hors des frontières de ce lac et la passion qui semble impossible au de-là de cet éden (Michel refuse de rencontrer Frank en dehors de ce lieu de rendez-vous relativement gai) ? Si Franck suivait la voie de la raison, il n'y aurait forcément pas photo, seulement, le coeur a ses raisons que la raison ignore, etc etc... Tant qu'on est dans les bonnes vieilles formules, on pourrait ajouter que la curiosité est un vilain défaut, adage dont seront victimes deux individus collatéraux à ce couple fusionnel...

vlcsnap-2013-11-28-23h35m54s62

Guiraudie filme diaboliquement cette nature paradisiaque qui frissonne et réussit à nous faire passer dans l'échine moult émotions : on passe en un tour de main (que certains adeptes de bons mots appelleraient une simple masturbation - why not, pour le coup...) de l'amitié à la bonne franquette à la torride scène d'amour (un 69 qui fera date chez les amateurs de tête-à-queue) en passant par la tension pure et dure (lorsque Franck et Michel sont à l'eau ou encore lorsque Michel rejoint Franck, la nuit, alors que ce dernier allait s'engouffrer dans sa Renault 25...). Guiraudie filme "à la surface des choses", naturellement ou de façon naturaliste tenteront ceux avides en références, tout en nous faisant ressentir ce danger mortel qui peut se cacher sous les flots, derrière un bosquet ou sous un buisson ; sous ces allures de lieu idyllique, ce lac peut cacher de sombres mystères... Tout comme le coeur des hommes, hein.

vlcsnap-2013-11-28-23h36m55s136

On découvre également progressivement les sentiments de chacun des personnages qui connaîtront des trajectoires diverses : il y a ce coeur résolument sincère d'Henri qui payera cher son dévouement, le coeur naïf et généreux de Franck (toujours prêt à faire plaisir aux autres - ils acceptent ainsi de se faire sucer par pure empathie envers son prochain) qui ira jusqu'au bout de sa dévotion aveugle et enfin le coeur avide de Michel qui entrainera nombre d'individus dans son cercle infernal. Avec une belle économie de moyen, un grand sens du dialogue et un véritable art à filmer ces corps d'hommes (solidement assis sur leur socle ou s'enculant généreusement), Guiraudie réussit un film solaire révélant en partie la face sombre de la passion.   (Shang - 28/11/13)