Snowpiercer

C'est toujours un délice de se taper un Bong (comme dit souvent mon amoureuse), et encore une fois le gars nous surprend et nous bluffe. Rien pour me plaire a priori : un film de SF burné, avec acteurs américains et se dirigeant vers un twist final un peu attendu. Mais la mise en scène, le sens des personnages, l'humour et le rythme de la chose transcendent sans souci cette trame un peu passée : c'est un vrai spectacle de cinéma comme on l'aime, un peu bas du front dans l'écriture mais justement défoulant, un peu trop clinquant dans la fome mais justement virtuose.

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Ca se passe dans un train du futur, au sein duquel ce qui reste de la population du monde a pris place après une bête catastrophe climatique. Entassés comme des sardines, les gars des basses couches sociales survivent à l'arrière du train ; à l'avant se trouvent les nantis, guidés par un Dieu mystérieux qu'on imagine logé dans la locomotive. Le train roule éternellement, s'il s'arrête le gel le détruit. On démarre le film au moment où une poignée d'hommes de l'arrière décide de remonter tout le train pour aller en découdre avec les dirigeants à l'avant. De wagon en wagon, tels des niveaux de jeux vidéo, les gusses vont gravir les échelons sociaux (mais à l'horizontale), traverser toutes les strates de la société, et se frotter à leurs ennemis les aristos, armés jusqu'aux dents. Ca charcle grave, ça décime à tours de bras, le sang gicle façon geyser, et autant le dire, peu seront les élus qui parviendront enfin au saint Graal : les commandes du train.

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Brillante idée de départ que ce train immensément long, dont chaque wagon représente un état de la société, en mouvement dans le vide. Il y a indéniablement quelque chose de métaphysique à voir ce bolide traverser le blanc total simplement troué de vestiges du temps passé (carcasses de buildings, cadavres gelés), et Bong semble bien inventer ici le travelling éternel parfait : un groupe d'homme qui avance de gauche à droite (seul mouvement de caméra possible, a-t-on l'impression) dans un train lui-même en mouvement dans le même sens. Du coup, temps et espace se confondent : on fête d'ailleurs la nouvelle année à chaque fois que le train franchit un certain pont, tous les ans. C'est une très belle situation de départ, qui permet de parler à la fois de lutte des classes de façon concrète, de notre rapport à Dieu, et aussi de la durée de l'existence elle-même. Au gré des wagons, nos amis traverseront une école propagandiste, un resto de sushis, une serre tropicale, un fumoir pour vieilles bourges, un bordel, une boîte de nuit, etc., belle travsersée en accéléré d'endroits emblématiques d'une vie.

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Mais de toute façon, même sans ce fond très agréable, le film se suffirait à lui-même s'il n'était que le bazar d'action qu'il est. Bong est absolument impeccable pour doper son suspense, rendre lisible une scène de baston, enchérir sans cesse dans le spectaculaire. Surtout, marque très nette de son auteur, le film désamorce sans arrêt le sérieux qui menace (c'est un scénario de SF, et du coup ça pourrait se prendre facilement pour plus que ça n'est) par un humour et un humanisme constants. La grande trouvaille, c'est un ingénieur coréen drogué jusqu'aux cheveux et cynique façon Escape from New-York (Song Kang-Ho, hilarant), contraint de faire tout le chemin avec le héros type américain (Chris Evans, beau mais un peu fadasse) : ça devient alors un de ces films de duos dépareillés (c'est buddy-movie qu'on dit ?) comme on les aime. Bong ne cesse de nous surprendre, poussant son humour de mauvais goût très loin : les scènes malaimables de la salle de classe, ou la composition en sur-surjeu de Tilda Swinton sont des sommets d'absurde, qui sont comme des pavés dans la mare du sérieux papal de ce genre de films. Certes, ça tombe du coup de temps en temps dans une imagerie too much à la Terry Gilliam, et c'est dommage. Comme il est dommage que la résolution du film soit si prévisible et si pesante (quoi que le dernier plan, hein, soit magnifique). Mais franchement, pendant deux bonnes heures, notre compère nous aura baladés à la manière des montagnes russes entre le bon vieux blockbuster à l'ancienne et la comédie burnée, et ça, on lui en sait gré. Techniquement, c'est en plus irrépochable : musique, couleurs, lumière, rythme, et même costumes, tout est parfait. Je veux bien une autre tournée de Bong.