course-de-broadway-bill-02-g

Si on aime Capra pour son rythme, pour son optimisme parfois sucré, pour cette façon qu'il a de nous envelopper dans des couvertures chaudes pour mieux éveiller notre petit coeur aux beautés de l'humanité, on sera déçu par Broadway Bill. On est assez loin des comédies humaines qui suivront, et le film prend même des airs désenchantés qui flirtent avec la noirceur pure, malgré le (faux) happy end, malgré les apparences de comédie futile, malgré les personnages rigolos et les rebondissements. Notons d'abord que ce film est quand même assez mineur dans l'oeuvre du sieur : grosses maladresses de timing, trame pas passionnante, acteurs moyens (Myrna Loy, pourtant, et son joli minois de fille indépendante), on repassera pour trouver la perfection formelle des grands Capra. L'histoire, toutefois, lui ressemble bien : un gars dont la passion pour les courses hippiques a été étouffée par les obligations économico-capitalistes de la vie (il dirige maintenant une usine pour beau-papa) décide de tout plaquer pour faire courir son étalon fétiche, Broadway Bill ; de petits plans-débrouille en courses au rabais, parviendra-t-il à gagner la fameuse course finale, et tombera-t-il dans les bras de sa belle-soeur émancipée et célibataire ? Détestation de la classe des nantis, glorification des petites gens et de l'artisanat, croyance aveugle dans le Rêve Américain : c'est du Capra tout cuit.

course-de-broadway-bill-03-g

C'est justement là que la lecture du film peut être plus intéressante que ce qu'il laisse paraître. Considérez le personnage principal comme un autoportrait, et vous obtenez une belle profession de foi de la part d'un cinéaste hyper-américain, qui a toujours défendu l'art du self-made man contre celui des cinéastes normatés et issus du même moule capitaliste. Etrangement amer, Broadway Bill est un joli état des lieux du moral du cinéaste, visiblement en plein doute et en même temps en train de planter solidement ses choix artistiques : il s'agit de se battre contre l'institution (ici, des gros propriétaires riches et leurs chevaux stars, mais remplacez-les par des gros producteurs et des vedettes de cinoche, vous verrez ce que je veux dire), de faire soi-même son trou sans concession ; même si on échoue sur le sable en bout de course (le dénouement inattendu), on aura couru la bonne course, et l'important est de l'avoir fait seul. C'est quoi déjà, la phrase de Cyrano ? "ne pas aller bien haut peut-être, mais seul" ? Capra affirme haut et fort une indépendance et un goût pour l'effort qui lui font honneur, et la suite de sa carrière confirmera cet état d'esprit. Que ce film soit assez maladroit, trop long et un peu fade (malgré une façon de filmer les courses de chevaux franchement irréprochable, on dirait du Ford) n'y change rien : voilà un de ces petits films secrets qui sont importants entre deux chefs-d'oeuvre, histoire de faire un bilan.

loy-baxter-broadway-bill