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I feel pretty, oh so pretty, I feel pretty and witty and bright, et ça c'est pas tous les films qui me le font. West Side Story est un de ces classiques qu'on croit connaître par coeur (et personnellement, j'ai bien dû le voir 5 ou 6 fois sans jamais le trouver si génial que ça), et qu'on redécouvre pourtant à chaque fois. Cette fois fut la bonne : j'ai vraiment beaucoup aimé la chose, me surprenant même à esquisser quelques figures chorégraphiques particulièrement habiles sur mon canapé au son de "I like to be in America".

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En fait mon souvenir était celui d'un film beaucoup trop sucré et pas très fin. Alors, oui, c'est ça, mais pas que. Certes, la partie la moins intéressante est celle des amours ardues entre la Capulet-Maria et le Montaigu-Tony. Ces deux-là vous brâment des bluettes parfaitement ineptes, très bien-pensantes, à base d'amour, de mariage et d'enfants dans le plus beau des mondes possibles, et on s'en tape. Richard Beymer, dans le rôle de Tony, est totalement insignifiant, et même très peu crédible dans ses rapports avec son clan, bande de Ricains pure souche censés effrayer le bourgeois : quand on voit la tronche de ce leader, on se dit que même Balavoine dans "Starmania" avait l'air plus méchant. Mais même dans les scènes d'amour, il est très mal accordé avec la mignonne Natalie Wood, jouant sur l'image du gendre idéal à raie sur le côté quand elle travaille un joli petit personnage de femme émancipée et moderne (même si sa principale ambition semble être le mariage et le confort bourgeois de l'Amérique). Bref, si West Side Story n'était qu'un film sentimental, il serait immonde.

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Mais heureusement, Wise se pique aussi d'en faire un film social, presque politique, et là c'est beaucoup mieux. Dès qu'on sort de la bluette, le film frappe par sa modernité : les chansons surtout, parfaitement écrites, disent beaucoup de choses, simples mais justes, sur la société américaine des 60's... et sur la nôtre pas moins. Deux sommets dans le genre, chacun dans un camp différent : chez les Sharks portoricains, "L'America", finaude chanson sur la vanité et la bêtise de ces immigrants qui veulent profiter du pays tout en restant les deux pieds dans l'autre, rêvant de confort bourgeois facile et se retrouvant au chômage, parfaite écriture taquine qui fait dialoguer garçons ("When I will go back to San Juan, everyone there will give big cheer !") et filles ("Everyone there will have moved here !"). Chez les Jets américains (mais en fait tous d'origine polonaise, le côté melting-pot des USA étant subtilement dévoilé), cette chanson parfaite sur les différentes explications données à la délinquance des jeunes, qui décrit le parcours du combattant de psys en assistantes sociales, de flics en juges, du blouson noir moyen : drôle comme du Jerry Lewis, violent comme du Kubrick. Inspiré de Romeo et Juliette de Shakespeare, la trame est pourtant très souvent politique, opposant ces deux clans à la conquête d'un territoire minuscule comme les anciens conquérants à l'assaut du Nouveau-Monde.

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La grande idée de la mise en scène est de conserver cet aspect minuscule dans les décors. On reste non seulement dans un seul quartier, mais surtout dans une esthétique très théâtrale, très "Broadway", ce qui augmente encore l'enfermement des personnage dans un territoire dérisoirement petit. Très souvent placés en spectateur de théâtre (ces plans vraiment sublimes où la caméra semble placée en bas des tréteaux où ont lieu les danses), on regarde ça comme un spectacle, artificialité encore augmentée par les lumières invraisemblables et les atmosphères "fabriquées" (très peu d'adultes par exemple dans ce quartier, comme si on avait voulu réduire le nombre de figurants, comme au théâtre). Pourtant, les premiers plans s'inscrivaient dans une sorte de réalisme poétique : une ouverture géniale (après le non moins génial générique de Saul Bass), entièrement muette, où la caméra filme en plongée à angle droit Manhattan, la vraie, ses immeubles, ses terrains de basket, ses escaliers de service, etc. On pénètre donc dans la vraie ville, mais tout de suite la comédie musicale nous amène dans un univers plus artificiel. C'est une des grandes qualités du truc que de nous parler ainsi de la "vraie vie" en restant dans les chants et la danse, de jongler sans arrêt avec les deux univers. Les chorégraphies, à ce propos, sont vraiment parfaites, avec une préférence pour cette séquence de bal échevelée où toutes les influences de la danse se croisent le temps d'un morceau. La caméra mobile, d'une suprême élégance, rend justice à ce génie du spectacle, bref, plein les mirettes. Un grand film, finalement, j'avais bien tort.