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Visiblement ces jours-ci, il est de bon ton d'être pour ou contre Kechiche, le cinéma semblant être un débat secondaire pour juger de La Vie d'Adèle. Moi tout ce que je peux vous conseiller, c'est de vous caler dans votre fauteuil et de regarder ça avec les yeux de qui ne vit pas sur cette planète depuis deux mois : vous découvrirez un film vraiment magnifique, ce qui n'est pas dommage. En fait, tout ce qu'on a lu est faux : ce n'est pas un film sulfureux, pas un film parisien, pas un film sur des lesbiennes, pas un film avec Léa Seydoux à poil. C'est un film sur l'Amour, voyez l'ambition. Sur ce que c'est qu'une histoire d'amour, d'abord, dans toutes ses étapes, du premier coup d'oeil échangé à la fin en passant par le bonheur total, l'effervescence sexuelle, l'apprentissage de l'autre, les premiers doutes, les tromperies, la haine, l'oubli. Mais aussi sur l'amour lui-même, le sentiment, et c'est là que c'est encore plus beau : Kechiche essaye, et parvient, à rendre à l'écran ce qu'est la sensation, abstraite et complexe, d'aimer. Si ça, ça ne mérite pas une Palme, et si ça, ça n'envoie pas paître tous les pisse-froids du monde, alors que Dieu me mâche.

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Le film en lui-même est sanguin, énergique, fiévreux. C'est la marque de Kechiche, et on retrouve avec bonheur ce filmage urgent, au plus près des acteurs, qui laisse se dérouler de très longs plans pour attraper le micro-détail qui va toucher droit au coeur. C'est long, mais cette longueur est complètement justifiée pour nous immerger jusqu'au bout dans la vie de cette lycéenne d'aujourd'hui tout à coup frappée de passion. Adèle Exarchopoulos, filmée par Kechiche, pulvérise tous les clichés de la jeune fille classique : elle est super-crédible, jamais la gonzesse butée et agaçante façon Dardenne, toujours attachante et belle, toujours pathétique et sublime. Elle ne serait pourtant rien sans ce regard fasciné et en même temps très tenu que le cinéaste pose sur elle. Parce que c'est aussi, et peut-être surtout, ça, La Vie d'Adèle : le regard d'un homme sur une femme, et le regard d'un homme mûr sur une très jeune fille. Ce mystère est parfaitement rendu par la mise en scène : on est au plus près, on ne perd pas une miette de la vie de cette nana, et pourtant le film fait aussi le constat de son échec : quelque chose nous échappe et nous échappera toujours ; entre autres, l'orgasme féminin (les scènes de cul, parfaites) qui est ici traité comme une énigme : deux femmes font l'amour dans les cris et les soupirs, et nous on regarde sans comprendre (par "nous", j'entends les mecs, bien sûr, mais le fait que cet amour soit lesbien inclut aussi les femmes dans l'incompréhension de cet amour-là).

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Mais plus que la fièvre de l'amour, c'est sur sa magie que le film préfère développer ses plus beaux moments. Comme dans la BD de Julie Maroh dont il est (lointainement) inspiré, le film joue sur la couleur bleue pour rendre concret le sentiment. A partir du moment où Adèle a croisé les cheveux bleus d'Emma (Seydoux, génialissime), le film s'inonde peu à peu de bleu primaire, qui apparaît partout : comme si l'amour était une sorte de fixation qui peu à peu remplissait tout ce qui fait notre vie, un envoûtement. C'est magnifique comme idée, d'autant plus qu'elle est traitée subtilement, sans ostentation. Quand l'amour vacillera, le bleu se fera plus pâle, puis disparaîtra presque complètement pour ne subsister que dans des détails fanés (le costume d'Exarchopoulos sur la dernière scène). Kechiche parvient, par des idées comme ça, à nous plonger la tête dans ce que c'est qu'aimer : si vous avez un jour été amoureux, vous ne pourrez que pleurer de bonheur et de tristesse. Sans jamais céder au film sur le passage à l'âge adulte (pas le propos), ni au film sur "être homo c'est super dur" (pas le sujet), le gars réussit là un exemple de cinéma à la fois adolescent (dans les sentiments, dans cette foi sans nuance en la jeunesse, dans cette sorte de nostalgie de la puissance des sensations quand on a 17 ans) et d'une intelligence foudroyante. Rien à foutre que les techniciens aient bossé jusqu'à pas d'heure : si c'est au service d'une telle beauté, d'une telle justesse, ça valait la peine. (Gols 24/10/14)


 « Tu m’aimes plus ?... t’es sûre ? »

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J’arrive avec trois trains de retard sur ce film, le temps que les cheveux bleus de Léa deviennent quasiment gris, mais je ne le regrette point tant cela permet d’éviter toutes les tristes polémiques autour du « montage » de ce film. Je dis montage plus que tournage, uniquement pour me permettre une facile petite transition avec ce qui techniquement me bluffe le plus chez Kechiche : la fluidité, la précision, la grandeur, la beauté du montage (au générique, je fus rassuré, ils sont au moins vingt sur le coup…). On est loin des montages épileptiques et à la hache d’un certain cinéma américain qui ne recherche que l’efficacité creuse, on est ici dans le vrai travail d’artisan du cinéma qui, en soignant magnifiquement l’un des aspects techniques parmi tant d’autres, permet de contribuer aux plaisirs pris à ce film… qui file. Il peut paraître certes un peu osé (osons, osons) de commencer par la technique pour parler de l’émotion que dégage ce film mais on a définitivement rien sans rien. Sans technicien, pas de cinoche, sans Kechiche, pas de mise en scène, et sans Léa Seydoux pas de Léa Seydoux - ce qui serait ma foi bien bêta tant le film réussit quelques vrais tours de force.

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Les regards et les sourires d’Adèle, les regards et les fesses blanches d’Emma, je crois qu’on a déjà fait le tour de leur qualité d’actrice et de leur véritable « dévotion » sur ce film. Pour le meilleur, au moins pour le spectateur. Elles réussissent toutes les grandes scènes de ce film, ma préférence allant sans aucun doute à la séparation et aux premières retrouvailles (j’adore les choses tristes et les trucs nostalgiques en fait - mais les bons, ‘tention -  derrière cette barbe de fer et cette tournure d’esprit si salement caustique). Oui Adèle ne perd jamais une occasion pour verser une petite larme mais dans ces deux séquences, elles ont un goût terriblement salé - ça se voit. Oui Emma ne perd jamais l’occasion pour tancer un peu son amante mais dans ces deux séquences elle le fait, d’abord, avec une radicalité poignante puis avec un tact  qui frôle la perfection (son « non » à la question en exergue de ce texte :  à la limite du gore émotionnellement parlant). Rien que ces deux scènes-là suffiraient pour l’on tombe à genoux devant ce film et les pisse-froid face à Kechiche me font définitivement vraiment de la peine sur leur amour du cinéma (mais les goûts et les coul… oui ben non, putain, bleu c’est bleu, bon c’est bon, quoi ?) : c’est un cinéma inspiré, à fleur de peau, passionné et même si tout n’est pas transcendant (les parents des deux filles terriblement quiches, les essais un peu longuet de Kechiche d’un remake d’Entre les Murs (cela marche au moins pour obtenir la Palme), les discussions un peu oiseuses, parfois, sur les « goûts » des deux héroïnes - c’est vrai, admettons) mais l’incandescence de ces deux séquences et de beaucoup d’autres d’ailleurs est telle qu’elle écrase aisément ces petits défauts et cette œuvre se doit forcément de toucher quiconque a déjà été amoureux ou quiconque s’est déjà fait larguer comme un sac alors que l’amour était loin d’avoir épuisé sa dose. C’est ce qui rend ce film si terriblement triste et si terriblement réussi : Kechiche parvient à mettre le doigt sur ces instants de douleurs pures comme si tout le reste du film n’était qu’une préparation pour ces deux moments cruciaux. Bref, pas besoin d’en faire non plus une tartine après tout ce qui a été dit, Kechiche est fort, ses actrices en état de grâce, un accouchement peut-être dans la douleur mais un magnifique bébé. Areuh. (Shang 18/02/14)

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