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Soderbergh avait commencé son oeuvre avec un film très novateur (pour l'époque, hein), il la termine dans un grand classicisme, un peu comme s'il avait fait une très longue carrière à la John Huston, respects. Ma Vie avec Liberace est effectivement classique, assez sage même quand on connaît les recherches sophistiquées de son auteur dans le passé. Mais ça n'enlève rien à la douce beauté de ce film : rien de clouant, non, mais une façon de déjouer les pièges et de se poster avec une grande honnêteté face à son sujet qui emporte le morceau.

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Il y avait de quoi se vautrer à la lecture du sujet : les amours chaotiques entre un musicien genre Claydermann et son secrétaire dans l'Amérique des années 75-85, sur fond de palais doré et de tubes sucrés, on s'attendait à une sorte de Cage aux Folles bis, avec l'alibi contemporain incontournable (faire jouer des follasses à deux acteurs virils, Michael Douglas et Matt Damon). Mais Soderbergh est beaucoup plus fin que Molinaro (et tant pis pour les conséquences de cette phrase pour le moins engagée) : le film ne vire jamais ni à l'hystérie, ni à la caricature, ni même au numéro d'acteur. Modèle d'intelligence, l'écriture est au contraire tout entière tournée vers la sincérité et la justesse des sentiments, et on assiste à cette histoire comme on regarderait un film romantique à l'ancienne, malgré le contexte fort. Ce qui est montré est toujours juste, à hauteur de personnage, et jamais Soderbergh ne se laisse bouffer par les excès de ses personnages ou de ses décors. On se ballade dans ces intérieurs kitchissimes, faits de candélabres dorés et de caniches roses, de visons extravagants et de lits à baldaquins, hallucinés par les goûts de ce Liberace, mais en même temps très près des personnages, se concentrant sur leurs émotions.

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Il faut dire que l'histoire (vraie) est forte, et que la façon de raconter ne l'est pas moins : c'est le récit d'une catastrophe amoureuse annoncée, avec toutes ses étapes, de la rencontre fascinée à la haine finale. Le fait que cet amour naisse et meurt dans l'univers de la musique de variété des 70's ajoute presque à l'implacabilité de l'histoire : les aléas amoureux de nos héros épousent ceux de l'époque et du milieu, show-biz ingrat, amour libre et sida compris. On est dans un biopic plutôt traditionnel (précision de la reconstitution, dramaturgie classique), mais Soderbergh y ajoute ce ton très personnel (qu'il avait même trouvé dans son autre portrait, celui sur le Che) qui fait que la reconstitution n'efface jamais les personnages. Douglas et Damon sont d'ailleurs parfaits dans leurs rôles, s'amusant du ridicule de leurs personnages mais en restant toujours sincères et justes. On pourrait penser que les filmer en gays habillés en rose pourrait virer à la performance à Oscar ; point : ils sont trop bien dirigés pour ça. Bon, après, on se calme, le film est trop long, parfois assez académique et cousu de fil blanc, on est loin de la perfection. Mais rien que pour avoir révélé qu'on peut faire un film d'homo subtil et intelligent, et surtout sans beurrer des biscottes avec Michel Serrault, béni soit Steven.