vlcsnap-14100270
Film plus épuré que d'ordinaire pour ce brave Mizo, qui livre même une de ses oeuvres les plus austères, et du coup implacables. On reconnaît pourtant sans problème notre joyeux drille, puisqu'il est question, comme dans 90% de ses films, de la difficile condition féminine dans le Japon contemporain et éternel. Il place son histoire dans un milieu qu'il connaît par coeur et qu'il arpente inlassablement : les maisons de plaisir peuplées de geishas accortes et raffinées. Ici, une jeune femme délaissée par son père décide de devenir une geisha, et fait appel à l'éducation d'une pro ; une amitié va se nouer entre elles. Mais bientôt, notre donzelle, qui pensait qu'être geisha consistait à jouer du luth, sourire aux idioties des clients et leur servir un thé dansles règles de l'art, va découvrir une autre vérité : va falloir coucher pour complaire aux hommes d'affaires en contrat avec tel ou tel. Sacrifiée sur l'autel de la libido et de l'argent, Eiko va connaître les dures lois de la vie.

001e9674_medium
Le film est très amer, inutile de le préciser. Mizoguchi enferme littéralement ses pauvres personnages féminins dans une spirale sans issue, et fustige avec une saine colère la vénalité de ses contemporains. Les hommes, éructants, veules, minables, sont présentés dans toutes leurs bassesses, et opposés à ces geishas tout en raffinement et en bonne manière. Tout est sous la domination de l'argent, la famille (le père ingrat qui revient dès que sa fille gagne un peu sa vie), l'amour (les sentiments avoués d'un jeune homme d'affaire s'avèrent vite une simple envie de coucherie), l'amitié (les deux héroïnes verront leurs liens exploser sous la pression). Les femmes sont littéralement vendues, les autres complices consentants ou bourreaux sans pitié. Mizoguchi augmente encore la cruauté de son discours par sa mise en scène : des magnifiques plans du début, ceux de l'apprentissage d'Eiko dans des jolis jardins et des intérieurs doux, on glisse peu à peu vers l'enfermement de son héroïne. Deux figures principales pour cela : la profondeur de champ dopée par des lignes de perspective vertigineuses ; et le filmage à travers cloisons, rideaux et autres murs, manière de nous tenir à distance de cette douleur tout en étouffant purement et simplement les personnages sous "les cadres dans le cadre". On a beaucoup moins de plans "à l'esbroufe" que d'ordinaire, même si la caméra reste très mobile et grâcieuse, mais on frémit devant ce dispositif implacable de couloir et de murs.

01
Le scénario lui-même est construit comme un cercle vicieux : la scène finale, par exemple, reprend très exactement une des premières scènes. Au début, une Eiko rayonnante faisait ses premiers pas de geisha et traversait fièrement le quartier ; à la fin, le trajet est le même, mais le personnage va à l'abattoir, vaincue par cette chienne de vie. Ah c'est rude. Peut-être pas le plus beau des Mizo, mais une nouvelle démonstration de son pessimisme et de son combat pour les femmes.

mise sur Mizo : clique