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Van Sant chausse ses bottes en caoutchouc, enfile sa chemise de bûcheron et part en guerre contre l'exploitation du gaz de schiste qui détruit nos campagnes et ruinent nos ruraux. On est certes en droit de demander plus au réalisateur de Gerry, mais on peut aussi considérer que Promised Land est une sorte de film de commande en forme de parenthèse, et à ce titre c'est un film honorable et même parfois très joli. Dans le dessin des personnages notamment : il est facile, sur un tel sujet, de tomber dans le manichéisme le plus bas. Ce n'est pas le cas ici : Matt Damon incarne le promoteur d'un groupe industriel chargé de convaincre une communauté de ploucs campagnards des bienfaits économiques de l'exploitation du gaz qu'ils ont en sous-sol. Il sait que c'est ambigu, il sait qu'il va devoir lâcher quelques pots de vin pour convaincre les écolos du coin, mais il est guidé par sa conviction que, sans cette nouvelle énergie, la paysannerie est vouée à mourir. C'est peu à peu, au contact de la terre et des hommes, que ses convictions vont être ébranlées. Pourtant, jamais van Sant ne nous montre en lui un salaud vénal et sans pitié : sa posture a du bon, ses opinions sont écoutables (il est de droite, bon, et alors ?), et dans un coup de théâtre final, on s'apercevra même que ses petitesses ne sont rien par rapport aux horeurs du Grand Capital. Face à lui, les agriculteurs non plus ne sont pas d'un bloc : si le cliché du "bon paysan pas fute-fute mais honnête et pieux" n'est pas loin, cette communauté est filmée quand même aussi bien dans ses beautés que dans ses aspects minables. Bref, le film ne souligne pas tout, et reste assez subtil pour un film à thèse.

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On peut voir aussi, si on est bien luné, une sorte d'autoportrait du cinéaste lui-même dans ce jeune loup ambitieux, attiré par une forme d'artisanat qu'il a dans ses gènes, mais contraint de jongler avec les réalités économiques les plus triviales. Damon, finalement, est simplement un type pas à sa place, revêtant un costume qui n'est pas le sien (il achète au départ des habits de paysans pour faire local, mais oublie l'étiquette sur son col, et seules ses bottes attestent de ses racines rurales), préparant un projet qu'il sait rentable mais néfaste. De là à penser que van Sant est lui aussi ce petit homme honnête placé dans un contexte d'escroquerie organisée, il n'y a qu'un pas. Du coup, malgré le sentier tout tracé du scénar, il y a une belle sincérité dans le film, presque une tristesse rentrée. Ca se voit aussi dans cette façon très amoureuse de filmer les paysages (une sorte de retour à My own Private Idaho) et les gens, les habitudes (le bistrot très crédible, l'épicerie-tabac-armurerie) et le quotidien de cette Amérique rurale : quelques paysages sont splendides, cadrés comme des tableaux.

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Une fois qu'on a dit ça, ajoutons tout de même que Promised Land n'est pas génial quand même, plein de bons sentiments et totalement dépourvu de surprises. On sait dès le départ quel va être le parcours intérieur de notre brave Matt (qui joue de plus en plus avec les bras à 17 km du corps, ça devient grotesque), quelle tête va faire sa fiancée selon ses tergiversations, quelle jolie musique va être plaquée là-dessus (ça se passe dans la campagne américaine ?... Voyons, voyons, laissez-moi réfléchir... Springsteen ?), et tout le reste à l'avenant. Disons que voilà un correct film de Noël, qui se termine par l'échec des méchants et la gloire des bons, et qui vous fera réfléchir à deux fois avant de commencer à forer dans votre jardin. C'est déjà ça.