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J'ai beau revoir de temps en temps Le Dernier des Hommes, pensant être passé à côté de quelque chose, je n'arrive pas à me passionner pour ce film, que voulez-vous. Dieu et ce blog nous sont témoins : nous adorons Murnau dans la plupart de ses oeuvres, et il est visiblement évident de considérer celui-ci comme un de ses meilleurs. Mais pour tout dire, je ne comprends pas grand chose à ce bazar, et je le trouve très mal équilibré, réalisé à l'arrache et dirigé sans queue ni tête, ça y est, c'est dit.

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Avant tout, notez bien que je reconnais les éclats de génie du film. Dès le départ, on est emballé par l'utilisation de la porte à tambours de l'hôtel. En filmant sa première séquence depuis l'intérieur de l'hôtel à travers cette porte, Murnau rend concret le procédé de la pellicule et du défilement de photogrammes, c'est subtil et magnifique. On admire aussi la grande mobilité de la caméra, chose qui ne devait pas être courante à l'époque : on dirait que certaines scènes sont carrément filmées à l'épaule, mais subitement, on passe à travers une fenêtre, on franchit une porte, et alors on reste perplexe face à la technique : comment a-t-il fait ? Murnau utilise aussi (ça doit être une des premières fois) la caméra subjective, pour montrer la vision d'un gars bourré notamment : même si le résultat est encore un peu hésitant, la tentative elle-même suffit à notre bonheur. Les impulsions expressionnistes font elles aussi beaucoup d'effet, l'utilisation des décors, des ombres, des angles, de ce très joli arrière-plan de ville pleine de buildings écrasants, force le respect. Bref, techniquement, visuellement, on est souvent comblé. Et on se dit que ce film est sûrement très novateur pour l'époque.

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Mais ces coups de génie sont au service d'un film qui, honnêtement, se traîne lamentablement. A commencer par le jeu de Emil Jannings, absolument incompréhensible. Pourquoi ces mines de bambin pris en faute au début du film ? Pourquoi cette lenteur dans tous ses gestes ? Son jeu, expressif jusqu'à la clownerie, semble déjà daté en 1924, et quand on se rappelle comment Murnau sait diriger ses acteurs quand il est en forme, on se dit que Jannings a dû bouffer toute la place dans un élan de vanité trop voyant. Jannings gâche les émotions du film, qui auraient pu être nombreuses : un portier tout fier dans sa belle livrée à boutons d'or qui se fait virer comme un malpropre et cache à sa famille sa déchéance, il y avait de quoi faire pleurer dans les chaumières. Mais le film est infiniment long, étirant ses séquences jusqu'à l'insupportable, filmant sans cesse le vide : si un personnage sort, la caméra reste encore 16 minutes sur la porte fermée ; s'il doit traverser la rue, il met un an et demi à le faire ; le moindre geste donne lieu à 40 plans sur le visage, les mains, re-le visage, re-les mains, le décor, re-re-le visage... On comprend que Murnau a voulu compenser l'ambitieuse absence d'intertitres (il n'y en a qu'un !) par une expressivité renforcée ; mais ça donne des longueurs impossibles.

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Que dire enfin de la dernière scène, renversement de situation à l'arrache, qui semble rajoutée à la dernière minute, et qui là aussi est beaucoup trop lente : 20 minutes où on voit Jannings manger, au secours. Murnau a voulu visiblement terminer sur une note gaie alors que tout son film est une tragédie terrible, il a bien eu tort. Ca finit d'enfoncer la chose vers l'hésitation, l'errance et l'incompréhension. Murnau garde bien entendu toute mon admiration (essayez de dire du mal de Tabou, pour voir), mais pour le coup, je ne suivrai pas l'engouement général.