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C'est pas mal, Jimmy P., mais franchement on attend un peu plus de la part de Desplechin qu'un film pas mal. Pour une fois, le gars Arnaud déçoit un peu et livre un film pas vraiment nécessaire, et relativement loin de ce qu'on aime chez lui. C'est même un peu le "film de trop", pour ainsi dire, celui qui concentrerait ses défauts (trop de verbe), sans avoir ses qualités (l'aspect physique du verbe). Je suis un peu dur : c'est très plaisant à regarder, plutôt intéressant dans le sujet et l'écriture des dialogues. Mais Desplechin se retire trop derrière ses acteurs et son scénario, et oublie un chouille de s'exprimer.

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Loin de son territoire français ordinaire (mais finalement, Desplechin a toujours été un des cinéastes français les plus américains), le voici sur les terres du Far-West, filmant un Indien désemparé assailli par des migraines violentes. On lui envoie un psy (faussement) français pour tenter de le guérir et déceler si le gars est fou ou simplement hanté par d'autres maux. La lente dissection des refoulés et des non-dits de Jimmy P. va durer tout le film, dans une sorte de suspense psychologique constitué dans sa plus grande partie de conversations entre les deux déracinés autour des rêves de l'Indien. Comme un essai théorique sur les expériences psychanalytiques du milieu du XXème, mais mis en corps et en voix comme un bon vieux film de suspense. Bon. La finesse des dialogues fait effectivement meveille, et si on s'intéresse un peu au sujet (ce qui, malheureusement, n'est guère mon cas, mais ce n'est pas la faute de Desplechin), on ne peut que se passionner pour ce délicat travail de décorticage et de lectures des rêves, pour ce patient apprivoisement du patient par son médecin, pour ces tout petits progrès qu'on voit se dessiner sur la face du malade et sur le sourire pudique de son docteur. Le film est tiré d'une histoire vraie, et on admire la finesse d'analyse de ce docteur Devereux. La séance psy prend souvent des allures d'essais anthropologiques, et on voit que le projet de Desplechin est aussi de parler des ethnies, des territoires, des origines, ce qu'il fait avec un sens certain de la mesure.

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Mais si le scénario est impeccable, on est plus dubitatif sur tout le reste. D'abord sur les acteurs : c'est bien la première fois que je suis déçu par Amalric, qui dans sa composition de petit docteur fantasque à accent en fait vraiment des tonnes. Il a des gros plans (ceux où il est censé écouter attentivement le malade) qui trahissent un certain manque de travail : une fois qu'il a trouvé son personnage presque cartoonesque, il peine à ne rien faire pour ainsi dire, il est tout le temps en train de jouer. En face, del Toro est lui aussi un peu agaçant avec sa méthode Actor's Studio dépassée. Un festival d'accents ne suffit pas à vraiment fabriquer des personnages, et le ton hésite du coup entre comédie et drame. Dommage, car le couple Amalric/Gina McKee est très réussi et attachant, la comédienne est pour le coup parfaite.

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Mais c'est surtout la mise en scène qui m'a vraiment dérangé. Pourquoi ces recadrages incessants, et vraiment à l'arrache (deux plans de différentes grosseurs montés dans le même axe, comme si Desplechin avait coupé dans le même mouvement de caméra pour enlever des imperfections de jeu : c'est affreux) ? Pourquoi ces scènes oniriques très appuyées, qui n'arrivent jamais à faire ressentir l'essence du rêve ? Pourquoi cette alternance de souvenirs racontés et de flashs-back, qui rendent le film hétérogène, mal rythmé ? C'est à n'y rien comprendre de la part d'un gars très habile ordinairement avec ses cadres et ses rythmes. Et puis manque là-dedans l'élément essentiel qui fait qu'on aime le gars : le corps, l'incarnation. Ici, tout semble être question de dialogues, d'écoute, mais jamais le film ne devient physique, incarné, concret pour tout dire. On reste dans les limbes fumeuses de la psychologie, et ça ce n'est pas le Desplechin que je connais, qui justement sait toujours éviter les travers du cinéma français le plus clicheteux. Finalement, en changeant de pays, en allant dans celui du corps et du cinéma physique, en convoquant sous sa caméra le western, il réalise son film le plus français, dans le mauvais sens du terme.