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Pur plaisir de voir Arnaud des Pallières revenir au style que j'adore chez lui, que je qualifierais de contemplativo-expérimentalo-naturaliste. Plaisir d'esthète, plaisir du cerveau, plaisir des yeux et du coeur : Michael Kohlhaas est une merveille, alliant le romantisme fièvreux de Kleist (dont il est une adaptation fine, dépoussiérée) et la veine très "laboratoire" mise en place jadis avec le prodigieux Disneyland mon vieux pays natal. Que demander de plus ?

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Ce film, dans son rapport avec la nature, avec le territoire, rentre dans une sorte de triangle magique qu'il complète avec Bruno Dumont (Camille Claudel 1915) à un angle et Ameur-Zaimeche (Les Chants de Mandrin) à l'autre. On a comparé Michael Kohlhaas à Winding Refn, mais c'est plutôt vers ces homologues français qu'il faut chercher la filiation. Comme eux dans leurs meilleurs moments, des Pallières parvient à rendre concrets le vent, le froid, les infimes mouvements de la nature. Sa bande-son impressionnante, sa façon inouie de regarder la lumière glisser sur une colline, ou de filmer des personnages comme directement issus de la nature elle-même, sont parfaites pour rendre justice au magnifique décor choisi (les Cévennes, sublimes et terrifiantes à la fois). Le héros et ses complices, dont les costumes sont travaillés pour que leurs couleurs se confondent directement avec la roche, avec les murs des maisons, semblent des êtres minéraux, sortant de la brume comme des fantômes, y retournant comme si la pierre les absorbait. Derrière eux, des Pallières met en place une symphonie de bruits naturels qui confinent peu à peu (comme au temps de Disneyland) à une oeuvre musicale bruitiste, musique et sons naturels se confondant. C'est ce profond ancrage dans la nature qui donne son aspect spectral au film : l'errance du héros est avant tout une déambulation sans sens au sein d'un décor désolé qui le définit exhaustivement, qui est une matrice pour lui : il ne peut pas quitter ce décor, et y erre comme un fantôme (qu'il est déjà en sursis).

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Mads Mikkelsen, impérial, a tout compris à cet aspect-là : à la fois étranger (son accent, son physique très particulier) et issu de ce sol comme un magicien. Des Pallières ajoute à cet univers les animaux (les chevaux, filmés superbement) et la sauvagerie de la société du XVIIème qui vient faire des entrées incongrues là-dedans (la princesse qui arrive comme par magie, les barons complètement déphasés), jusqu'à rendre son contexte plus important que son histoire : il s'agit bien de filmer la nature, et pas ou presque pas la révolte d'un vendeur de chevaux spolié par le pouvoir en place. Il s'agit de la filmer comme un terrain d'expérience, de sensations, d'impressions. La lenteur du film nous fait pénétrer lentement dans cette hébétude générale, et peu à peu on se retrouve comme devant une formule magique. C'est le pouvoir évocateur du cinéma, son côté magie noire. C'est sublime.

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En plus, Michael Kohlhaas n'est pas qu'un brillant essai esthétique : il dit pas mal de choses sur la responsabilité collective, en racontant l'histoire d'un homme qui, pour se venger d'une injustice personnelle, entraîne avec lui toute une armée. Les différents protagonistes qu'on lui oppose (les seconds rôles sont parfaits, de Jacques Nolot à Denis Lavant, de Roxanne Duran à Sergi Lopez) amènent tous avec eux leurs dilemmes, leurs statut social et symbolique, et les questions posées le sont avec une belle profondeur. Les tourments du héros deviennEnt les nôtres, dans une discrète envolée romantique qui culmine avec la scène finale : parfaite mise en scène qui ménage à la fois la surprise et la profonde émotion, conclue par un gros plan à se damner, je ne peux pas en dire plus. Bon, est-il nécessaire d'allonger ce texte plus que de raison ? Concluons : Michael Kohlhaas est grand.