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Il paraît qu'il faut s'extasier sur les films en couleurs de Mizo, mais je maintiens ce que j'ai doctement affirmé une fois : la couleur et lui, à mon humble avis, ça fait deux. Yokihi use de tons beaucoup trop mesurés pour l'éclat visiblement recherché dans la trame : c'est un mélodrame flamboyant, mais habillé en couleurs pisseuses (j'ose le mot), bien dommage. Du coup, ce film, certes pas inintéressant, est assez terne, pas génial, souffrant d'un défaut de grands moments comme on en voit dans tous les Mizo. Clairement assagi au niveau de la mise en scène, il range ses habituels travellings hyper-sensibles, ses mouvements de caméra diaboliquement sensuels et la complexité de sa réalisation au fond d'un tiroir, et nous sert un drame étonnamment feutré et sage. Pourtant, le tout premier plan promettait : une perspective profonde sur un couloir, qu'on décadre habilement par un panoramique de toute beauté, pour venir cadrer un vieil homme qui se languit à une fenêtre (autre perspective), l'oeil est comblé ; mais ensuite, on aura du mal à relever d'autres exemples de cet oeil magique que Mizo sait utiliser d'ordinaire.

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Le vieil homme en question est un empereur, plus artiste que fin politicien (son truc c'est de jouer du luth, alors que les ministres attendent ses décisions), et on va avoir droit à la narration de sa vie sentimentale : veuf, il ne parvient pas à trouver de remplaçante à son épouse (pourtant boudinée si on en croit ses portraits), jusqu'à ce qu'on lui présente Yang Kweï-Fei, jeune beauté paysanne dont il tombe éperdument amoureux. Mais en mariant cette nouvelle femme, il épouse aussi le clan Yang, constitué de requins aux dents longues qui vont faire vaciller le pouvoir en s'attirant la haine du peuple. L'amour sera-t-il plus fort que l'ambition politique et les luttes de pouvoir ? Mmmm ? On voit en tout cas tout l'aspect romantique de cette trame : l'empereur est amoureux d'une image, d'un souvenir, d'une morte, qu'il essaye de reconstituer dans le présent ; c'est là son erreur. En plein dans une veine morbido-érotique héritée du nô et du gothique occidental, le cinéaste rend bien cette obsession de son personnage pour un fantôme, sa volonté de plier le monde à son désir de beauté, et son échec total. Mizo dessine parfaitement son héroïne sacrifiée, dans un de ces nombreux portraits de femme brimée dont il a le secret : délicate, érudite, raffinée, mais qui sait se montrer d'une incroyable bravoure quand il s'agit d'affronter son destin. Il y a quelque chose de shakespearien dans cette façon de méler de grands personnages à l'Histoire (leur amour déclenchera carrément la guerre au Japon) ; il y a quelque chose d'iconique dans cette façon de sacrifier un être faible et touchant sur l'autel des réalités diplomatiques.

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Mais quelque chose ne prend pas ; peut-être à cause d'une trop grande retenue de Mizo, qui ne lâche jamais les chiens dans un film qui aurait mérité un peu plus de frontalité. En gros, on dirait qu'il filme un petit drame alors qu'on est dans un mélo pur jus. Trop de modestie, quoi. On sent, dans quelques plans (le superbe moment de la pendaison, une robe qui disparaît, quelques bijoux tombés à terre) que Mizo en a sous le pied, mais il retient. C'est bien de vouloir se la jouer sobre, mais ça ne marche pas dans ce film en costumes, du coup un peu terne et sage. Je préfère définitivement les Mizoguchi en noir et blanc.

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