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Ah Mungiu n'est pas le plus riant des cinéastes, mais il faut prendre en compte qu'il filme la Roumanie, qui n'est pas non plus le berceau de la poilade. Bon, donc il se met en tête, après les avortements clandestins, de nous montrer ici la lente descente aux enfers d'une jeune fille complètement obsédée par son amour pour sa jeune camarade qui a choisi la voie du couvent. De bûtée elle va devenir peu à peu complètement possédée, au sens démoniaque du terme, jusqu'à la tragédie finale, vous vous en doutez bien. Lentement, étape par étape, on découvre comment sa passion amoureuse la fait plonger dans la folie... à moins que cette folie ne soit que subjective, et que les braves nonnes qui la combattent ne soient elles-mêmes plus folles que la bougresse. Mungiu filme donc tout simplement le caractère infernal de l'amour quand il devient obsessionnel, et oppose la chair à la religion, l'amour à la raison, en troublant délicieusement les frontières. Bien qu'entièrement tourné dans l'enceinte de ce couvent austérissime, c'est pourtant des corps qu'on voit d'abord à l'écran : le film est extraordinairement sensuel, érotique, sexuel, constitué de cris, de halètements, de corps qui se choquent, se frôlent. C'est la plus grande réussite de Mungiu : en voulant mettre en évidence l'opposition entre Alina, le "diable" sexué, et les membres du couvent, il ne fait que brouiller les pistes, et faire pénétrer la chair dans la neige et les froides chapelles de la communauté religieuse. Voilà qui sent le soufre. En tout cas, il y a dans les très nombreux gros plans sur la communauté des inspirations à la fois iconiques et érotiques : on y voit, par exemple, des nonnes attacher frénétiquement une des leurs sur une croix, longuement, alternant les visages de douleur christique et de quasi-jouissance, dans un concert de soupirs et de gémissements ; ou deux religieuses se complaire jusqu'à la béatitude à réciter des psaumes côte à côte, épaule contre épaule. C'est pas Sasha Grey, mais pas loin.

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Pourtant le film est d'une rigueur quasi-janséniste dans sa mise en scène : plans très longs, nombreux plans-séquences, une façon à la fois de rester à distance des personnages (ces cadres pris à travers les portes, ces recadrages qui éloignent la caméra de la scène) et de plonger corps et âme dans le chaos dès que l'action s'emballe, lumière et costumes austères à mort, rythme très lent, c'est sûr que le film ne fait rien pour draguer le chaland. Et on lui en sait gré : Mungiu construit patiemment un univers très crédible, clos sur lui-même et dans lequel on se sent à la fois voyeur et impliqué. L'impeccable interprétation de tous les acteurs ajoute encore à la véracité de ce récit qui flirte pourtant avec le fantastique (on a droit aux scènes d'exorcisme de rigueur), mais qui s'apparente finalement plus à un conte gothique. Un conte contemporain et effrayant, qui raconte avec frontalité les dérives de la passion amoureuse dans un pays hyper fermé dans tous les sens. Mungiu continue sa route toute d'exigence et de force, respects.

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