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Jean-Claude Brisseau et Virginie Legeay, voilà sans doute les deux plus grands acteurs de l'année. Nan, je déconne. Tournant dans son appart avec deux euros et six morceaux de tissus, Jean-Claude engage sa voisine pour réaliser un film intimiste teinté de phénomènes paranormaux. Attention, vous en prendrez plein les yeux au niveau de l'érotisme (euh, non) et des effets spéciaux (dignes de J.J. Abrams... Allons, ne soyons pas caustique, ils font malgré tout leurs petits effets si on oublie ce fantôme ridicule et les bruits de toilettes bouchées qu'on veut nous faire prendre pour des sons ultra bizarres...). Oui, pas facile d'entrer dans ce film (Jean-Claude, veuf, recueille chez lui une fille agressée sur le pas de sa porte : il la prend sous son aile... Elle hésite et puis comme il a quand même po l'air bien méchant malgré sa masse imposante, elle décide de rester) et l'on serre des fesses aux premiers champs/contre-champs montés comme un élève de première année en communication option cinéma. C'est donc, vous l'aurez aisément compris, un peu poussif (ah ben un film fauché...) mais le Jean-Claude en a heureusement quand même sous la pédale : ces différentes réserves mises de côté (hum), on va progressivement être intrigué par le drôle de récit qu'il tente de tisser.

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Brisseau n'est pas un croyant (il te tacle les religions en deux temps, trois mouvements) et n'est pas non plus un grand défenseur de l'esprit scientifique (la science, c'est bien gentil mais que peut-elle pour résoudre nos problèmes existentiels, hein ?) : la seule option qui pour lui reste valable, c'est... la plongée dans l'inconnu. Notre Jean-Claude, triste à mourir quand cette jeune personne n'est plus là (il mange du cassoulet froid ce qui est indubitablement un signe), va s'attacher à cette inconnue tombée du ciel - ou dans les escaliers - capable aussi bien de réveiller son intérêt, sa curiosité voire sa passion (plus intellectuellement que sensuellement) que de déclencher d'étranges phénomènes sonores et visuels (dont l'aspect symbolique échappe plus ou moins...)... La belle théorie que le Jean-Claude finit par tirer de ces multiples expériences "extra-ordinaires" (tu connais le coup du guéridon qui écrit ?... m'est avis que le Victor Hugo ne devait pas s'ennuyer une minute...) est la suivante : lorsque l'un des deux amants disparaît, il se réincarne automatiquement et passe sa vie à chercher sa moitié encore en vie... Comme la femme du Glaude est morte il y a vingt ans, cela explique la différence d'âge entre lui et cette jeune fille avec laquelle il se sent inexorablement avoir des affinités (heureusement, il évite l'écueil des coucheries...). C'est plutôt gentillet comme idée et, même si on ne fait pas toujours le lien avec ces visions que perçoivent nos deux héros sous acide amoureux (ok, cette grande dame en noir, menaçante comme tout, ce doit être la mort, mais ce fantôme nain, hein, c'est quoi exactement... un pitit messager ?), on finit par trouver un ptit quequ'chose de sympathique à cette liaison entre ce type maladroit et lourdaud et cette blonde pas fute-fute au premier abord mais serviable. Brisseau fait son Rohmer à l'arrache sans la dimension littéraire (ah les dialogues, ça rame mes amis...) mais avec une dimension métaphysico-spirituelle presque touchante. Un film de nulle part, ce qui ressemble quand même à un compliment, dont les faiblesses et les maladresses finiraient presque par devenir une force - pour évoquer Van Gogh joliment cité à la fin du film : "Je peux bien dans la vie, et dans la peinture aussi, me passer de Bon Dieu, mais je ne puis me passer de quelque chose de plus grand que moi, qui est ma vie, la puissance de créer." - une citation qui ressemble à s'y tromper à une profession de foi du JCB.   (Shang - 15/08/13)

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C'est même assez incompréhensible de voir comment un vieux briscard comme Brisseau peut réaliser un film aussi amateur, tant le jeu d'acteurs et le montage sont affreusement cheap. A croire que c'est une volonté de sa part, mais on cherche un peu le pourquoi de la chose quand même. C'est vrai pourtant qu'au départ, ce jeu impossible (Brisseau cherche visiblement son texte, et on a dû couper les souffleurs au montage) et cette mise en scène hâchée font rigoler, on a l'impression qu'on est retombé aux bons temps des films amateurs de papa, mais qu'à la longue, le charme opère. Si on oublie ces maladresses un peu trop forcées pour être honnêtes, on constate que les cadres du sieur sont assez élégants, qu'il tire vraiment profit de toutes les possibilités de son petit décor d'appartement, et que son scénario compense en habileté ce que l'esthétique d'ensemble nous avait fait perdre. L'histoire est intrigante, et d'autant plus réussie qu'elle arrive à vous mettre du fantastique dans un univers réaliste et intello. Les fantômes, même un peu ringards, font leur effet quand ils apparaissent dans ce scénario très dialogué et assez cérébral, où ça parle d'illusion, de religion et de réincarnation en citant Freud et Titien.

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 Les dialogues, tour à tour minimalistes et lyriques, rendent bien justice au romantisme fièvreux de la trame, je ne suis pas d'accord avec le Shang sur ce point : ils sont particulièrement habiles pour mettre à jour les thèmes brissaldiens (brisseauesques ?) habituels : le sexe, l'amour, la mort, et il y a dans ce monologue sur la réincarnation "décalée" de son amour un style presque XIXème qui fait mouche. Brisseau, en solitaire tourmenté, y révèle le vrai sens de sa fascination pour les jeunes femmes : elles seraient la réincarnation d'un amour perdu, qui reviendrait toujours trop tard dans sa vie. Il y a aussi le joli thème de la croyance collective, reposant sur du vide et de l'illusion, opinion qui peut aussi bien s'appliquer à la religion qu'au cinéma : la métaphore est souvent filée avec finesse entre l'artificialité de la vie et la vérité du cinéma, les deux fonctionnant pourtant sur une sorte d'hallucination collective. Ces arrivées de monologues à la fois cérébraux et sensibles sont accompagnées d'une musique très belle (Mahler, c'est beau) qui accentue encore ce côté "écorché vif tranquille" du film. Il faut donc passer outre les premiers rictus pour s'enfoncer doucement dans ce film intelligent et émouvant, qui ne se laisse pas attraper facilement, mais vous laisse assez songeur. Avec des acteurs un chouille plus inspirés et un peu moins de bâclage dans le montage, on aurait même eu droit à un très joli moment.   (Gols - 30/12/13)

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