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Je connais le peu de goût de mon camarade pour le cinéma d'Iñárritu, et ma célèbre colère dès qu'on s'attaque à lui. Imaginez ma consternation à la revoyure de 21 Grams, puisque je me rends compte que Shang n'a pas tort (ça m'arrache quasi un testicule de le reconnaître). Prétentieux et assez vide, voilà un film qui, en l'espace de 10 ans seulement, a pris un coup dans l'aile comme c'est pas permis : il n'en reste aujourd'hui que trois acteurs grimaçants, un scénario idiotement compliqué, et une mise en scène assez moche. Même si, ça et là, j'ai reconnu encore ce qui a pu me plaire à l'époque (un goût assumé pour le mélo, une certaine ambition dans la façon de raconter, une vision ample de l'univers qui tranche avec le petit cinéma étriqué de papa, entre autres), c'est plutôt l'ennui et l'énervement qui restent.

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Chez Iñárritu (comme chez Lelouch, ajouterait mon camarade, qui n'aurait pas tort mais qui recevrait quand même sa dose de sarcasmes s'il faisait trop le malin), les êtres humains sont liés entre eux, non seulement par les rapports émotionnels (amour, haine) mais par une sorte de fatum, de condition intrinsèque, qui les unit dans un seul terme : la responsabilité. Chaque homme est responsable pour l'Humanité, quoi. Cette tendance malraux-iste (ou catho aussi, oui) est au coeur du beau Babel, et fait aussi la sève de 21 Grams. Donc, si Jack (Benicio del Toro) écrase le mari et les filles de Cristina (Naomi Watts) en voiture, il devra expier non seulement cette faute-là, mais expier aussi au Jugement de l'Humanité pour ainsi dire : il faudra que cet accident soit l'occasion de sauver Paul (Sean Penn) en lui fournissant un coeur tout neuf, d'en baver des ronds de chapeau en prison et dans sa tête, et de laver l'Innocent de ses fautes en endossant la responsabilité d'un autre crime (la fin). Voilà une vision christique de l'existence qui semble difficile à faire passer à l'écran (à moins de s'appeler Scorsese ou Ferrara) sans être lourdaud ou explicatif ; deux travers dans lesquels Iñárritu saute à pieds joints. Extrêmement pataud, le scénario illustre façon chemin de croix la rédemption de tous nos personnages, liés entre eux par cette putain de culpabilité qui les torture. On comprend tout, c'est le moins qu'on puisse dire, tant le gars déteste qu'on puisse avoir à réfléchir par nous-mêmes : tout est signifiant, symbolique, entouré de grossiers clins d'oeil pour être sûr qu'on comprend bien toutes les allusions bibliques de la chose.

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Pourtant, Iñárritu ne fait pas dans l'anonymat côté construction de récit : son scénario est éclaté façon puzzle, assez habilement d'ailleurs, dans une ligne que je qualifierais de triangulaire si vous me posez la question : le climax (l'accident de voiture fatal), situé pourtant au milieu de la narration (il y a l'avant et l'après) est situé à la fin du film, et toutes les séquences, racontées dans le désordre, sont dirigées vers cette pointe, quitte à placer le dénouement avant celle-ci. C'est joli, et efficace, c'est une autre façon de raconter qui marque des points. Ne serait cette idée intéressante, le film aurait versé dans un "à la manière de Terence Malick "le plus infâme. Les acteurs sont en plus pas les plus modérés du monde, et si on apprécie que Watts se jette ainsi à corps perdu dans des situations absolument injouables (apprendre par téléphone qu'on a perdu toute sa famille), on soupire devant les excès de Sean Penn (qui pose pour la caméra) et surtout de del Toro qui y va fort du crucifix dans son personnage de Jésus des bas-fonds (bien aidé par le maquilleur, qui doit être également l'assistant d'Achille Zavatta). Le mélodrame vire la plupart du temps au chromo (les oiseaux qui s'envolent au ralenti dans un coucher de soleil, brrrr), et finit par sombrer, malgré tous les efforts d'Iñárritu, dans le gros tire-larmes qui tâche. Il paraît qu'on perd 21 grammes à sa mort ; vous pèserez 21 tonnes de mieux après vision de ce film pachydermique.

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