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J'ai bien l'impression d'être tombé sur LE chef-d'oeuvre de Mizo, arrêtez-moi si je me trompe. Ce Miss Oyu est en tout cas une splendeur visuelle, une sorte de point de non-retour de l'art infiniment délicat du cinéma japonais quand il se pique de rester dans la grande tradition du "mélodrame zen". Le fait est qu'on se moque pas mal du scénario, énième variation autour de l'amour freiné par les conventions sociales, que Mizo et ses confrères ont filmé sous tous les angles. Il est question d'un type amoureux d'une veuve, mais qui ne pouvant l'épouser pour des questions de convenance, est contraint de marier la soeur d'icelle (histoire de rester quand même auprès de celle qu'il aime, voyez ?). On a envie de lui hurler que c'est un mauvais plan, mais rien n'y fait : l'aimée, la soeur et le beau vont se retrouver empêtrés dans les tourments de l'amûûûr impossible, et ça va pas se terminer bien. Soit, c'est l'imbroglio sentimental classique, et même si l'écriture est assez fine, ce n'est pas de ce côté-là que ce film atteint au sublime.

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La mise en scène de Mizoguchi, par contre, est une véritable merveille. On connaît déjà le goût du maître pour les cadres au taquet et les déplacements de caméra finauds. Mais ce film-là en est la quintessence. La construction de chaque plan semble pensée dans les moindres détails : ils sont tous des tableaux parfaitement échafaudés, comme des tableaux classiques, pour mettre en valeur les sentiments des personnages. Les lignes de fuite, les perspectives, sont discrètement mises en relief, par de longs couloirs, par des figurants qui dessinent les traits géométriques dans le plan, par la proue d'une barque dirigée vers la mer, par les courbes d'un visage dans les très beaux gros plans. Le paysage, et même plus que lui : le cadre entier, semblent être de subtiles illustrations du tourment des personnage. Le film s'ouvre sur une forêt enchanteresse (magnifiée par un noir et blanc à tomber), il se terminera sur un homme seul face au cosmos (le plan très japonisant ci-dessous) : entre temps, et au gré des revirements sentimentaux, on aura traversé des forêts de roseaux (travelling impressionnant de maîtrise pour suivre un couple qui se fuit et s'attire en même temps), on aura contemplé des baies vitrées sirkiennes, et on aura vu des petits trains traverser des arrière-plans pour appuyer des panoramiques le long d'intérieurs labyrinthiques qui mènent à une femme mourante. C'est d'une infinie beauté.

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D'autant que, en plus de cette mobilité hyper-sensible de la caméra, les acteurs sont dirigés comme des corps : la façon de les faire bouger dans le plan s'apparente à de la chorégraphie pure, tout en ruptures de rythmes, tout en lignes invisibles qui mettent en rapport les corps entre eux. Il y a ce très long plan sur le héros qui "reçoit" physiquement la mort de sa femme, infinité de postures pour exprimer sa surprise, son désarroi, sa douleur, enfin toutes les émotions qui le traversent. Il y a cette lentissime rotation du visage de la femme sur son oreiller quand elle comprend l'amour de son mari pour une autre. Il y a cette valse amoureuse où les regards se cherchent et se fuient, et où les corps dans le cadre sont des prolongements de ces regards. Il y a le plan final, véritable explosion visuelle où l'acteur vient se placer pour ainsi dire à l'exact endroit de son rapport au monde, et qui dit tout de son mal intérieur sans un mot, juste par la géométrie du cadre. Bref, c'est une véritable perfection de mise en scène, au service d'un cinéma subtil et discret : à se taper le cul par terre de bonheur.

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