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Il m'a fallu regarder le film deux fois pour m'assurer de ce que je voyais, je ne voulais pas y croire la première fois. Mais oui, la nouvelle tombe tristement : De Palma a réalisé un mauvais film. Ca lui était certes déjà arrivé quand il voulait faire du commerce à tout prix (Les Incorruptibles, Le Dahlia noir), mais jamais quand il jouait dans la cour purement expérimentale, comme c'est le cas avec Passion. Or, voilà : ce coup-ci, le gars se vautre dans le médiocre, réalisant un truc retors qui ne dit rien, ne fait rien ressentir et ne mène à rien. Pire : on dirait souvent un postiche du maître lui-même, avec toutes ces figures purement depalmesques qui sont convoquées en dépit du bon sens.

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Gémellité, split-screen, voyeurisme et érotisme soft : le programme est reconnaissable entre tous. De Palma adapte le scénario d'un film d'Alain Corneau (je parlais d'expérimentation) et nous raconte l'histoire embrouillée d'une jeune publicitaire (Noomi Rapace, dont je répète, après le nanar de Ridley Scott, qu'elle joue comme une buse) qui se fait bouffer et humilier par sa supérieure (Rachel MacAdams, qui joue l'érotisme au ras de son patronyme). Elle va monter tout un jeu de vengeance à base de piquage d'amant, de masque SM et d'alibi tortueux, prouvant que ce n'est pas forcément la plus dangereuse qui est la plus machiavélique (ou l'inverse, oui). Le tout dans une ambiance chic et glamour, défilés de haute couture et réunions dans des bureaux ouatés à la clé. On aimerait bien retrouver là-dedans les scénarios improbables mais brillants des de Palma des année 80, se laisser entraîner dans un réseau de faux-semblants, de probabilités et de pièges qui nous fascinerait comme jadis. Mais complètement à court d'imagination pour rendre sa trame crédible ou même intéressante, le gars nous embrouille en faisant se dérouler l'ensemble sous l'étiquette du rêve, de l'onirisme, de l'hébétude due aux médicaments avalés par l'héroïne. Du coup, trop facile : il suffit de montrer que tout ce qu'on voit est peut-être un rêve pour pouvoir se permettre n'importe quoi. Y compris, allez, pourquoi pas, une séquence filmée en allemand (?), ou une nana qui meurt mais qui revient quand même...

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Le film est ainsi un grand fatras, successions de scènes mal fagotées et souvent incompréhensibles suivies systématiquement par une image de Rapace qui se réveille en sursaut, ce qui peut augurer que ce qu'on vient de voir peut être faux. Jusqu'à la fin, de Palma tient à cette idée, et du coup le polar se délite complètement. Comme tout est possible, on ne s'accroche à rien. Est-ce à cause de cette ambiance de rêve que toutes les scènes semblent frappées d'artificialité ? Photo terne et plate, acteurs nuls, musique de téléfilm, décors hyper-cheap, tout est fauché et amateur là-dedans. Y compris tous les motifs depalmesques, qui sont effroyablement mal employés, notamment toute cette grammaire du regard et du point de vue, qui a fait la gloire du gars (remember, parmi d'autres, Snake Eyes, Redacted, Blow Out) et qui est ici employée scolairement, à grands coups de téléphones portables ou de caméras de surveillance, de Skype et de voyeurisme. De Palma a beau faire de beaux gros plans sur des regards, ça ne fonctionne pas. On ne sauvera de ce bazar de pacotille que la jolie scène de split-screen, un ballet à gauche, un meurtre à droite : même si la chose n'est pas justifiée par la trame, on apprécie ce joli montage, cette montée de la tension et cette marque de style enfin un peu sentie au milieu de ce film dépressif et creux. Quelques jolis mouvements de caméra (les acenseurs, surtout, inspirent notre compère), un montage final bien balancé (mais incompréhensible), ce sera tout : le reste est, avouons-le même si ça nous arrache un bras, consternant.

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