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Un film lent comme un spectacle de no, ça tombe bien, puisque l'action du bazar se situe au sein de la communauté des intermittents du spectacle de la fin du XIXème. Kiku est un comédien en pleine gloire, mais il doit celle-ci non à son talent (il est mauvais comme un cochon) mais au fait qu'il est le fils du vénéré directeur de la troupe. Autour de lui tout n'est qu'hypocrisie, jusqu'à ce qu'une simple servante lui livre une vraie critique de son jeu : tout pourri, mais s'il travaille, ça peut s'améliorer. Crac, il en tombe amoureux aussi sec, au grand dam du paternel qui le renvoie de la troupe. Notre compère ira de compagnies de province en spectacles moisis, travaillant d'arrache-pied pour prouver qu'il peut être bon lui-même. Mais il lui faudra choisir entre succès artistique et amours, ça sent le mélodrame. Tout ça se terminera par une poignante séquence d'adieux sur fond de fête, un truc à vous faire verser des hectolitres de larmes dans votre saké tiède.

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Hyper rigoureux dans sa mise en scène, Mizoguchi donne là un exemple de maîtrise. Les plans, très longs, jusqu'au plan-séquence parfois, étonnent dès le départ. Cette longueur, qui oblige le maître à utiliser nombre de virtuoses mouvements de caméra savants, développe l'impression d'assister à une représentation théâtrale : on est souvent dans la position du spectateur de théâtre, en contre plongée, assistant à des scènes dans leur longueur, le regard se baladant le long des décors, qui ne cachent d'ailleurs pas leur atificialité (le très beau décor de la gare). Du coup, les scènes où on filme vraiment le spectacle paraissent plus découpées, plus rapides que les autres. En tout cas, cette lenteur d'ensemble permet d'assister à des scènes magnifiques, tout dans la retenue, comme ce travelling latéral de toute beauté sur la première rencontre entre Kiku et la servante qui met en valeur la subtilité du dialogue. On peut aussi voir des mouvements impressionnants qui glissent le long des décors d'immeuble, changeant d'étage, captant des personnages derrière des rideaux ou des parois de murs, dévoilant quelqu'un qui écoute une conversation ou un personnage inattendu par un simple cadrage. Mizoguchi est vraiment un as de ces plans longs, qui lui permettent de développer un jeu d'acteurs et une finesse d'écriture impeccables. Dans "l'action" pure, il n'est pas manchot non plus, notamment dans la très belle séquence de spectacle final, où les points de vue sont multiples (les acteurs, les gusses en coulisse qui suivent le spectacle, les spectateurs, et même... le cinéaste lui-même, placé derrière eux).

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Le gars est en plus très attentif à la véracité de son contexte : l'ambiance de ces troupes de théâtre est parfaitement rendue, que ce soit dans les représentations elles-mêmes (tout un monde) ou dans les coulisses, où on voit ce que signifie la starisation des acteurs à l'époque aussi bien que les codes hyper-sévères de l'apprentissage du métier. On aime cette façon de toujours bien situer le lieu où nous sommes avant d'y faire entrer les personnages, cette attention constante aux détails qui font vrai (la scène des comédiens réfugiés dans un asile miteux). Dommage que le mélodrame soit un peu appuyé sur la fin, le scénario répétitif n'étant pas toujours à la hauteur de la force visuelle du film. Il faut être bien en forme, certes, mais ce Conte mérite tout de même toute notre attention.

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