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Après une tentation un peu commerciale (Drive), Winding Refn revient à ses bases, mêlant les styles du grand Pusher et du très grand Valhalla Rising, ce qui signifie, vous l'aurez compris, que c'est vraiment très bien. Only God forgives ne se laisse pourtant pas apprivoiser facilement : au départ on grince carrément des dents devant la sur-stylisation de la photo, le ralentissement très volontaire du rythme, ce côté taiseux-donc-signifiant qui peut fatiguer à la longue. D'autant que ce style très voyant ne sert à cacher qu'un scénario à la limite du simplisme : deux frères trafiquent de la drogue à Bangkok ; l'un est assassiné par un flic après une affaire de viol ; la mère force le benjamin à venger son frangin. C'est une trame que Tsui-Hark aurait refusé, tant elle est archi-vue et sans intérêt. On se dit alors que, connaissant Winding Refn, la vérité est à chercher ailleurs, et on cherche alors, comme dans un bon vieux Lynch ou un bon vieux Kubrick (deux références plus qu'explicites dans la chose), la clé cachée.

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Elle nous viendra de ce bon vieux Freud, en l'occurence de sa théorie sur le complexe d'Oedipe, qui trouve dans ce film violent et frontal une expression plastique magnifique. Car ce brave garçon (Ryan Gosling, hébété, apeuré, entre le môme pris la main dans le sac de bonbon et le cow-boy sur-viril) est entièrement asservi par sa môman, sorcière shakespearienne jouée dans un excès revigorant par Kristin Scott Thomas. En gros, il doit son impuissance sexuelle (Gosling est impuissant, beau pari) à la domination de sa marâtre, et il ne rêve que de la pénétrer, bien plus que de venger son frangin déviant (dont il eût été intéressant aussi de suivre le parcours psychologique, lui qui rêve de baiser des mineures et de frapper des prostiputes). Il y parviendra, à la pénétrer, après maintes tentatives avortées. Mais chez Winding Refn, on appelle pas un chat un chat : le sexe de notre Ryan (au grand dam de ces demoiselles) sera représenté par un bras, et s'il s'agit de baiser avec sa mère, c'est en lui ouvrant le ventre au sabre. Les symboles de castration et d'impuissance font la sève même du film. Celui-ci s'éloigne alors bien loin du film de mafia (qui ne sera même pas résolu, d'ailleurs, grâce à un final ahurissant), pour n'être que la projection des frustrations sexuelles de son héros, gamin encore dans les jupes de sa mère, incapable de bander devant la bombasse qui se masturbe devant lui (cet article contient décidément bien des mots-clé), se retrouvant au tapis dès qu'il tente d'exprimer la clicheteuse image virile que maman exige de lui (la splendide baston à mains nues, qui nous rend un Gosling défiguré, au visage savamment maquillé en deux parties distinctes, là aussi expression d'une dualité à l'intérieur du personnage). En tout cas, voici une très belle réussite dans un genre difficile : rendre concret et spectaculaire un concept psychologique complexe, transformer la théorie en bastons, en bras coupés et en oeil tranché.

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Comme chez Lynch, le tout est habillé de couleurs primaires plus que clinquantes, d'atmosphères désincarnées du meilleur effet : on est dans le Bangkok des bordels et des boîtes de nuit kitschs, des karaokes ringards et des couloirs ouatés. Le film est hyper ancré dans cette culture, et ces décors permettent aussi de développer une ambiance onirique faite de réseaux cérébraux moquettés, de pièces closes pleines d'obscurité où on ne distingue qu'à peine les personnages, de motifs clicheteux (la statue du boxeur thaï qui revient sans cesse), de labyrinthiques et désincarnés lieux froids (la scène de la torture qui prend place dans une maison de poupées effrayante d'immobilité). On est en plein onirisme, jamais tout à fait dans la vraie vie, jamais tout à fait ailleurs. Représentation du cerveau "handicapé" de son héros, symbole de ses frustrations et de ses fantasmes refoulés, l'univers déployé par Winding Refn est impressionnant de maîtrise, même s'il tombe souvent dans un formalisme qui peut éloigner du film. Derrière les lourdes tentures de velours rouges, derrière ces chansons de variété annonées par des personnages sans expression, il y a tout un réseau cérébral qui palpite. C'est vrai que la lenteur de la chose n'est pas forcément toujours justifiée (Winding Refn veut faire son 2001, mais son scénario n'est peut-être pas assez fort pour ça, et le style erratique n'est pas le meilleur choix dans certaines scènes). Mais ça lui permet de faire monter avec force les scènes de violence (assez terribles), et on en sort avec l'impression d'avoir été bien malmené dans tous les sens. Bref, un film qui ne s'offre pas facilement, mais qui parvient à allier intelligence et spectacle, formalisme quasi-expérimental et film de baston à la Tsui-Hark. Bien bien bien.