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Documentaire in situ des combats "ordinaires" en Cisjordanie, et réflexion fulgurante sur le pouvoir du cinéma, chronique d'une enfance et cri de révolte, 5 Caméras brisées est tout cela à la fois, ce qui en fait le film le plus bouleversant et le plus intelligent qu'on ait vu depuis longtemps. Dans une construction de récit absolument impeccable (dûe visiblement à Guy Davidi, auquel Emad Burnat a amené ses images), le film raconte en parallèle trois histoires, qui n'en font qu'une : celle d'un village de paysans palestiniens, Bil'in, qui se voit du jour au lendemain privé d'une grande part de ses terres par la construction d'une ville israelienne, séparée de lui par un mur ; celle de l'enfant du cinéaste, né avec ce mur, et dont on va suivre les cinq premières années de vie au rythme des luttes de ses contemporains ; et celle des cinq caméras de Emad Burnat, cassées une par une dans les combats pour récupérer les terres spoliées.

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Ce qui convainc d'abord, c'est les images de la lutte. Jamais on n'avait vu les conflits quotidiens filmés d'aussi près, dans leur injustice flagrante et leur violence sèche. Burnat n'est pas un journaliste de CNN qui passe trois jours sur place : il est, pendant 5 ans, et chaque jour qu'Allah fait, au coeur de l'action, ramassant plus qu'à son tour des balles, voyant tomber ses potes et ses frères, assistant bouche bée aux exactions des militaires israeliens qui grignotent petit à petit le territoire, assistant aux petites et grandes défaites de ce combat perdu d'avance. En évitant tout voyeurisme, en tentant de montrer exactement ce qui se passe, en se plaçant du côté de l'humain avant tout (pas de réflexion géopolitique ample, mais des hommes qui se font face, des coups qui partent, des mots, des opérations symboliques dérisoires), le film est sûrement le plus juste qui soit sur ce qui se passe là-bas. On est transporté nous aussi par ce scandale, découvrant les méthodes des puissants pour s'approprier le bien des faibles. On découvre la violence inconcevable, physique et morale, que ce conflit représente, tous les jours. Sans angélisme et sans manichéisme, Burnat a tout enregistré, des luttes corps à corps aux espoirs, des petits commandos absurdes (les gars qui se menottent au mur, délogés en trois secondes à coups de crosse) aux grands drames, des morts brutales aux fêtes de village.

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Burnat filme aussi son fils, donc, petit môme qui découvre peu à peu le monde à l'aune des bombes lacrymogènes et des check-points. L'apprentissage déviant de ce gamin ajoute encore une touche d'émotion au film. Les premiers mots qu'il prononce (soldat), les questions naïves qu'il pose à son père ("Pourquoi tu ne vas pas tuer les militaires avec un couteau ?"), les moments tout simples (le bambin devant un arc-en-ciel, ou franchissant un barrage de soldats), tout est capté avec une tendresse infinie par son père, mais aussi avec un désabusement, une tristesse, qui finissent par nous gagner à notre tour. Tristesse d'alleurs transmise par la voix off, à la fois neutre et mélancolique, qu'on dirait déjà gagnée par le découragement.

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Enfin, il y a ces cinq caméras, qui donnent le ton final du film, qui lui font même gagner une certain espoir. Le cinéma, pour Burnat, peut changer la vie. La preuve : une de ses caméras a sauvé sa propre vie en recevant la balle qui lui était destinée. Quoiqu'il arrive, malgré les remontrances de sa femme, malgré les coups qu'il reçoit pour avoir filmé tel acte qui aurait dû rester secret, malgré le danger que ça lui fait courir, il filme, considérant le cinéma non seulement comme un témoin nécessaire de son combat, mais comme un bouclier. Il le dit plusieurs fois : quand il filme, il se sent à la fois acteur et témoin, et protégé par sa caméra. Superbement monté, le film est témoin de ça : que le cinéma sert à quelque chose. Le regard très direct du cinéaste, qui filme frontalement les choses (y compris la violence qui lui arrive directement à lui), finit de convaincre qu'on a droit ici à un véritable essai sur la puissance du cinéma, sur sa faculté de mémoire (enregistrer les choses) autant que sur son côté "pratique" (se protéger derrière l'appareil), sur son pouvoir de témoin autant que sur son pouvoir d'action, sur sa force politique autant qu'émotionnelle (les très beaux plans apaisés, sur des oiseaux, sur des gens qui rient, que le cinéaste sait insérer à bon escient dans son film), sur sa poésie autant que sur son devoir de vérité. Au final, 5 Caméras brisées est avant tout le témoin de la naissance d'un cinéaste, qui découvre, au contact de la brutalité de l'existence, que la caméra est une arme de poing. C'est fulgurant. (Gols 20/05/13)


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On peut se disputer avec mon bon vieux camarade sur des films mineurs (et vas-y que j'en remets une couche sur ce pauvre Couard-on), mais là j'avoue qu'avec cette formidable oeuvre documentaire j'ai définitivement pris ma claque. Gols dit déjà tout sur ce qui fait la force du film (le combat de David contre Goliath, la puissance du regard d'une caméra... ou tout aussi bien d'un enfant sur les injustices) et je vois mal ce que je pourrais rajouter à sa bien jolie chronique. Si ce n'est peut-être qu'il y a des moments qui prennent littéralement à la gorge (un grand père qui grimpe sur le capot d'une bagnole de l'armée israëlienne qui emmène son fils, un fils encadré par deux soldats israëliens qui les supplie pour qu'on relâche son père, un manifestant arrêté et dont le genou est pris comme cible à bout portant par un soldat décidément bien courageux, des enfants arrêtés en pleine nuit (ô courage du militaire - bis), une mort en direct d'un manifestant non violent, une ville littéralement... gazée (le mot n'est pas faible et a malheureusement en l'occureence tout son poids...) par les tirs lointains de l'armée israëlienne et j'en passe...) et que la montée en puissance de cette violence laisse en sueur et les yeux exorbités (ça me rappelle d'ailleurs un film, ah ben non... allez, suffit). Une caméra témoin à la fois diablement humaine (Burnat est toujours au coeur des conflits) et pratiquement divine (les vues d'ensemble sont tout aussi magistrales) qui, en bonne combattante, tombera cinq fois sur le champs d'honneur... avant de rouvrir toujours un oeil - et le bon. Burnat et Davidi signent un film résolument extraordinaire qui devrait autant plaire à l'ami Godard qu'à l'ami Bastien (non ce n'est pas incompatible). Serre-moi la pince, old friend, on aura au moins deux films en commun dans ce top 10 2013 dont je peine à accoucher.  (Shang 08/01/14)

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