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Un roman sur-estimé de Boris Vian avec Omar Sy, Audrey Tautou, Romain Duris et Gad Elmaleh de 2h15... parfois, c'est vrai, on tend la hache au bourreau. Mais bon, c'est du Gondry, dont on a aimé quelques films, alors on se laisse aller à espérer, d'autant que notre snobisme nous porte à penser que, comme tout le monde en dit du mal, il doit y avoir du bon dans ce film. Ma réaction, après vision : aaargh. C'est encore pire que mes pires estimations. Dès la fin du généraique du début, on n'a déjà plus faim, gavé comme une oie de gadgets et d'effets spéciaux. Littéralement saturé, rempli jusqu'au débordements de "trouvailles" à l'ancienne, L'Ecume des Jours, qui voudrait être un hommage fantaisiste à l'histoire du cinéma à trucages, tourne à vide dès les premières secondes, et n'arrivera jamais à trouver sa voie. On regarde passer les références (il y en a 3800, de Murnau à Svankmajer, de Muybridge à Ed Wood, de Méliès à Nick Park) en se disant que c'est bien mignon, que Gondry a vu des tas de films jolis, mais qu'on s'en cogne. D'émotion, d'intelligence, et même finalement d'invention, point, tant tout semble uniquement tendu vers l'effet facile, vers le feu d'artifices hystérique, vers la surrenchère qui se cache sous la fausse modestie.

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A vouloir jouer sur une fantaisie bon enfant, Gondry réalise un film pour enfants que les enfants détesteront. Le ventre est encore fécond d'où a surgi Amélie Poulain, et Tautou est l'archétype de ce jeu de femme-enfant légèrement demeurée qui gâche tout le ton du film : elle est in-su-ppor-table, et on a envie que le nénuphar qui lui ronge le poumon mette enfin un terme à sa carrière. C'est vraiment nous prendre pour des crétins que de penser qu'un voyage sur un nuage rose effectué par deux amoureux béats va nous extasier, qu'on va apprécier de voir une petite souris aider nos intrépides héros à se sortir de la mouise, que contempler Sy danser avec des jambes très très longues en rigolant comme un damné peut faire notre bonheur, ou qu'assister à une partie de patins à glace avec Elmaleh fait partie de nos attentes. Mais de toute façon, le film nous prend pour des crétins, du début à la (presque) fin, ce qui étonne de la part de Gondry, dont la naïveté se teinte habituellement d'une belle réflexion sur la communauté, l'héroïsme ou le monde moderne. Le monde ici décrit est ringard (même si l'univers de Boris Vian est greffé arbitrairement sur le monde d'aujourd'hui), à cheval entre une imagerie surréaliste cantonnée à deux-trois clichés, l'atmosphère viannesque (le jazz, voilà on a fait le tour) et une critique légèrement réac de notre société contemporaine. Bref, cessons d'enfoncer un film qui n'a pas besoin de nous pour se faire descendre partout, à juste titre pour une fois, et concentrons-nous sur les qualités de la chose.

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Elles tiennent toutes sur le dernier tiers du film. Comme Vian, qui "noircissait" le style de son livre au fur et à mesure de la maladie de son héroïne, Gondry tente lui aussi, parfois avec succès, de "polluer son film en fonction de la déchéance physique de Tautou et morale de Duris. Les couleurs fanent jusqu'au noir et blanc, le format même du film se rétrécit, le ton se durcit clairement jusqu'à atteindre un romantisme gothique sur la fin (l'enterrement de Tautou en hommage aux muets de Murnau). Les étonnantes et malaisées pointes de violence précédentes nous avaient déjà mis la puce à l'oreille : une fillette qui se fait éclater sur une piste de patinoire, Jean-Sol Partre qui se fait trucider, une broyeuse qui avale ses employés, autant de motifs pas toujours réussis techniquement, mais qui en tout cas témoignent d'une volonté de Gondry de s'éloigner du lisse de son film pour aller vers le mauvais goût, le sordide, le trouble, le corps en mutation. On pourra donc, si on est indulgent, tenter de voir dans le massacre du film une volonté de sabordage de la part de Gondry, comme s'il avait voulu lui-même casser ses jouets et pointer le côté démodé du roman de Vian, et on traitera dans nos moments d'indulgence L'Ecume des Jours de film malade, au sens "détraqué" de la chose. C'est la seule qualité que j'aie pu trouver là-dedans, franchement, et ça ne suffit absolument pas pour vous encourager à aller voir ce naufrage hystérique et soulant.

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