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S'il est bien un compère qu'on puisse qualifier de torve, c'est Harmony Korine, qui n'a décidément d'harmonieux que son prénom. Avec ce premier long métrage hallucinant, il prouve déjà son ancrage à deux pieds dans le surréalisme trash, dans le punk freak et dans le morbido-farcesque le plus pur. Description d'un quartier, dévasté par une tornade, mais avant tout description d'une mentalité, d'un univers intérieur, celui de son créateur, le film pourrait se rapprocher de quelques autres grands essais hallucinés, Eraserhead ou Tarnation par exemple. Comme eux, Korine se moque complètement du sens de ce qu'il montre, de la cohésion ou du bon goût : il importe plutôt de laisser s'exprimer son subconscient, aussi trouble soit-il, aussi choquant soit-il. Voici donc un catalogue de personnages tous plus monstrueux les uns que les autres : deux potes tueurs de chats, une albinos minaudante, deux ados blondes platines au langage très vert, une mère fan de claquettes, une prostituée mineure et mongolienne, deux frangins qui s'envoient de grosses mandales dans leur cuisine, un vieux pervers, et errant parmi eux un jeune garçon déguisé en lapin d'Alice, qui pisse sur les voitures, fait du skate et se faut tuer par des enfants cow-boys au verbe peu orthodoxe... Moui, on va de scandales en hallucinations au cours de cette traversée des sept cercles de l'enfer.

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L'humanité selon Korine, c'est le moins qu'on puisse dire, est totalement abandonnée à la déchéance morale, au non-sens, à la violence et à la perte des sentiments. Souvent très dures, les scènes ne nous épargnent rien dans la monstruosité : le "héros" qui mange des spaghettis en prenant son bain dans une eau noirâtre, le même et son copain euthanasiant une vieille à coups de carabine à plombs, ce genre de séquences pourrait très bien virer à la complaisance ; et pourtant, c'est très étrange, mais il y a une vraie tendresse dans le regard du metteur en scène, une façon de ne jamais se mettre au-dessus de ses freaks, de les aimer dans leur laideur, qui marque des points : Gummo est d'une troublante sincérité, ce qui le rend peut-être encore plus grinçant.

Chloe Sevigny in Gummo
Les "tics" de mise en scène passent du coup comme des évidences, comme des nécessités : cette façon de nous faire croire sans cesse à un documentaire (l'amateurisme revendiqué des interprètes, la maladresse calculée du cadrage), ce mélange des techniques (le super 8 qui arrive presque comme si on assistait à un film de famille façon Caouette), la poésie barrée amenée par la voix off ou le choix très soigné de la bande-son (qui évoque souvent la grande époque de Kenneth Anger) entre punk pur et dur et variété, et surtout l'humour qui émane de tout ça, tout semble juste, sincère, sans esbroufe malgré le formalisme énorme du film. Autant dire que j'ai adoré certaines scènes, comme ce non-dialogue très touchant entre une mère désespérée et son fils mutique au son de Madonna, comme ce très beau moment sous drogue où les deux adolescents échangent enfin quelques mots, comme la poignante et dérangeante scène de la prostituée, ou comme cette diarrhée verbale émise par un petit môme de 8 ans envers le garçon-lapin qu'il vient de descendre. C'est vrai que tout n'est pas à cette hauteur, mais ça fait justement partie de la chose : le raté y côtoie le grand, le n'importe quoi y côtoie le profond, le bon et le mauvais goût peuvent se rencontrer la même seconde. Voilà en tous cas une expérience comme on en vit peu, et c'est donc le conseil urgent du jour : qu'est-ce que vous attendez pour vous jeter sur Gummo ?

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