Les Critiques Cinéma de Piwi Les Amants passagers 2
Après une série de films un peu froids, le bon Pedro revient presque à ses premières amours avec ce film pop et léger qui renoue avec les couleurs éclatantes, les personnages excessifs et la sexualité débridée d'antan. On retrouve avec un vrai bonheur la frontalité et le mauvais goût kitsch assumé d'Almodovar, qui s'étaient un peu perdus avec le temps. Certes, Les Amants passagers n'est peut-être pas un film majeur du bon maître, mais à tout prendre j'ai presque une préférence pour ses petits films que pour ses grands, parfois envahis par une certaine pompe.

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Nous voici à bord d'un avion en route pour le Mexique, et qui, à cause d'un incident technique, est condamné à tourner en rond au-dessus de Madrid en attente d'un hypothétique atterissage catastrophe. On a endormi les passagers de seconde classe, et seuls le personnel navigant masculin et quelques voyageurs de première sont encore éveillés. Les pulsions sexuelles et les fantasmes vont se révéler dans une atmosphère débridée, comme si ces riches passagers faisaient une dernière fois la fête sur fond de crise économique et de crash imminent. Gentiment symbolique, Almodovar donne sa version de la crise actuelle, livrant un film plus morbide et ricanant qu'il n'y paraît : le peuple est endormi, les riches font la fête, ceux-ci lorgnant parfois comme un fantasme sur ceux-là (et se donnant même du plaisir avec eux tant qu'ils dorment). C'est vraiment caustique de voir comment, sous couvert de comédie champagne, Almodovar manie une méchanceté frontale, son univers, confiné à quelques lieux étroits, devenant une allégorie d'un monde en déréliction. Une dernière danse sur les ruines de l'Europe, finalement, qui prend des airs de farce sexuée, gay, kitsch. Sur le fond, c'est irréprochable, et on aurait presque tendance à voir là-dedans quelque chose de plus profond encore : considérez les passagers endormis comme les spectateurs de cinéma, la cabine de pilotage comme la cabine de projection, la première classe comme les nantis de la profession, et vous obtenez une troublante version du rapport entre spectateurs et projection. En ce sens, la très puissante scène où une des bourgeoises va baiser avec un beau prolo de la classe éco pendant qu'il dort est une merveille d'ironie.

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Ceci dit, sur la forme, c'est plus discutable. Le film est un peu bancal, notamment dans cette incursion absolument inutile et sans sens sur la terre ferme, lors d'une sorte de sketch inséré dans la trame sans nécessité. C'est comme si Almodovar avait voulu gonfler un court-métrage pour en faire un long, et ça déséquilibre tout le film. Passons sur la vision des homos, hyper caricaturale, ça fait ma foi partie de l'humour régressif du film et on l'accepte : les acteurs sont d'ailleurs particulièrement bons, surtout les trois "hôtesses de l'air" masculins qui s'en donnent à coeur joie dans leur numéro de minauderie. Ca donne une excellente séquence de danse (chorégraphiée par la grande Blanca Li), joyeuse comme une comédie musicale et très bien montée. Mais l'ensemble des personnages est trop outré, les dialogues (nombreux) sont trop volontairement provocateurs (alors que mettre le mot "pipe" ou "queue" dans chaque phrase n'effraye franchement que Almodovar lui-même) pour vraiment provoquer le rire. On met un bon bout de temps à rentrer dans cette ambiance tellement kitsch qu'elle devient un peu démodée, et quand on y est, le film se termine, sans génie, sans qu'on ait vraiment découvert un univers. En gros, on s'ennuie un peu, surtout dans la première moitié où l'avalanche de mots cache mal une certaine panne d'inspiration dans la construction du film. L'ambiance presque mortifère du sujet (danser sur les cendres) finit par contaminer la forme elle-même, et on se dit que Les Amants passagers ne répondait pas vraiment à une nécessité de la part d'Almodovar. Intéressant, mais raté, mais intéressant.

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