ACH001089093Comme son titre l'indique, il ne sera pas question dans Les Absences du Capitaine Cook du Capitaine Cook. Nouveau concept chevillardesque, et tout aussi improbable que pour les 20 autres de ses romans : parler d'autre chose, ne faire que des digressions, faire semblant de traiter un sujet pour mieux nous offrir un de ses nouveaux collages sidérants dont il a le secret. Le livre a donc tous les aspects d'un roman d'aventures grand crin, si on ne s'arrête qu'aux titres des chapitres : on s'attend, à les lire, à un roman épique trépidant façon XVIIIème, avec rebondissements et amours, drames et tempêtes. En lieu et place, le corps du texte est constitué de centaines de bidules sans lien les uns avec les autres, débuts de fiction, tentatives de pastiche, absurdes conseils de botanique, anecdotes plus ou moins futiles, contes de fées inachevés, considérations oulipiennes, rêveries variées, réflexions techniques sur la forme d'une tulipe ou la carapace du rhinocéros, j'en passe et des meilleures. Eternelle thématique chevillardesque, on le voit : l'incapacité à écrire, l'impossibilité de s'exprimer, et le flot de mots sans sens qui viennent ruiner toute tentative d'expression profonde en littérature. Que ce soit un hérisson, un écrivain mort, un orang-outang ou comme ici une avalanche de fictions possibles, le Sujet échappe toujours dans les livres de Chevillard ; on tourne autour, on tente de mettre le doigt dessus, on souffre à s'en approcher, mais on ne l'atteint jamais ; on le remplace alors par des mots.

Cette nouvelle variation sur le thème brasse toutes les ambiances, toutes les émotions, toutes les inspirations. C'est un texte-monstre, avec ce que ça comporte aussi d'ennui parfois, d'impasses, de tentatives ratées. Chevillard garde tout, tente tout, cherche l'ennui même dirait-on dans ces longues pages de ratiocination sans sens, dans ces débuts d'histoire qui s'interrompent brusquement quand elles atteignent enfin leur climax, dans ces phrases qui tournent en rond façon Beckett. Du coup, tout n'est pas passionnant, on décroche parfois, on se perd complètement, on se dit parfois que tout ça aurait mérité plus de rapidité, moins de pages. Mais pour ces moments un peu ardus, on tombe sur nombre de passages purement géniaux, que ce soit dans l'humour absurde (les soeurs siamoises accrochées par leurs cheveux, les contes de fées crétins, les parodies de Maupassant ou de Conrad, les abruptes chutes dans le vide des phrases) ou dans la terreur de certains passages : le plus beau moment est cette petite nouvelle insérée dans le flot, qui décrit un rapace pris dans un fil barbelé et dévoré par un percheron, mélange d'humour noir absolument horrible et d'ambiance gothique : la précision que l'écriture de Chevillard atteint là est renversante, dans le poids des rythmes, de chaque mot, de la longueur des phrases. Ce roman, finalement, contient quelques-uns des plus grands moments de l'oeuvre du compère, en même temps que quelques-uns de ses plus ennuyeux. En tout cas, c'est la bouche grande ouverte qu'on referme ce bouquin renversant.