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Dès son premier film, Bruno Dumont était déjà le mystique radical qu'on connaît aujourd'hui en version ++. Je me souviens avoir été très impressionné à la sortie de La Vie de Jésus ; à la revoyure aujourd'hui, le film n'a rien perdu de sa fulgurance, de ses mystères, de ses impolitesses, à moins de le comparer aux oeuvres plus récentes du gars, encore plus tranchantes. Comme à son habitude, Dumont nous présente un de ces personnages borderline, mutiques et monstrueux dont il a le secret : ici, c'est Fredy, jeune gars du Nord qui traîne son ennui mortel de petite ville minière en compagnie de sa bande de copains acnéiques et motorisés. Brut de décoffrage, Fredy nous est présenté à travers son morne quotidien, copine aimante mais triste, concerts de fanfare minables, escapades dans la plate campagne à fond de train sur des mobylettes trafiquées, attentes végétatives dans le bistrot maternel fréquenté par un unique client... et crises d'épilepsie qui en font un personnage dostoievskien d'entrée de jeu, et font brusquement entrer le film dans le mysticisme, l'illumination quasi-christique. De L'Idiot, on va vite passer à Crime et Châtiment, puisque le quotidien de notre gars va être dérangé par l'arrivée d'un Maghrébin qui drague sa meuf, et Fredy n'est pas du genre à accepter qu'on mette en danger sa virilité et sa triviale existence de paumé. La tension monte, la violence sous-jacente, et nous on est happé par la mécanique strictement implacable de la mise en scène, qui, par simple accumulation de "tranches de non-vie", nous montre comment on en arrive au crime.

La vie de Jésus (The Life of Jesus) - 1997 - Bruno Dumont
Le crime aura bien lieu, mais surtout, et c'est bien là une des grandes insolences du film, la rédemption, in extremis. On ne sait si le titre du film fait référence à l'Arabe, partisan de l'amour et d'une certaine utopie des rapports humains, et qui finira sa vie en véritable martyr mort pour racheter les péchés de la bande de potes, ou à Fredy, qui dans un ultime plan sublime, transforme sa monstruosité en illumination, allongé dans les herbes hautes et frappé par un soleil divin. Dumont réussit le pari très ardu de nous faire aimer ce personnage de freak, dont on ne connaît rien à part les faits et gestes les plus banals. Il y réussit par la seule force de son regard, à la fois tendre et honnête, et par ce sens incroyable du cadre : quand il cadre Fredy jouant du tambour en plan serré, le haut du corps de l'acteur semble pris d'un mouvement hyper rapide, qui rappelle ses crises mais le rend aussi comme prisonnier d'un corps trop balourd. On sent ainsi dans le personnage une énergie empêchée, une force de vie qui vient butter contre les murs gris des bâtisses du Nord, un élan complètement enseveli sous le rapport social de la bande de copains. Dumont reste au plus près de ses acteurs, comme toujours, même si le monde extérieur a encore une fois toute sa place là-dedans : le monde contemporain, avec cette présence du Sida, de l'immigration, du chômage ; mais surtout le monde naturel, avec ces très longues séquences où la nature austère est montrée pourtant dans toute sa beauté. Il y a encore quelques maladresses par-ci par-là (l'oiseau que Fredy élève dans une boîte, c'est un peu too much), mais on ressort de ce bazar soufflé, terrifié et conscient que, dès son premier essai, Dumont était devenu un des plus grands cinéastes français.

La vie de Jésus (The Life of Jesus) - 1997 - Bruno Dumont