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Bah une envie de classique, que voulez-vous. Classique il y a, puisque c'est tout simplement un des premiers longs-métrages de l'histoire (plus de 3 heures, c'est pas rien), et qu'il se pique en toute modestie de retracer toute l'histoire des States depuis les débuts de la Guerre de Sécession jusqu'à 1910. Inutile de dire que cette période est le théâtre de charclages dans tous les sens, entre étripements entre Sudistes et Nordistes, pendaisons de Noirs, attentats contre Lincoln et charges de cavalerie ku-klux-klanique. L'occasion pour Griffith de faire du spectacle, du vrai du gros qui tâche, et en effet le gars envoie du paté sans aucune retenue. C'est la première moitié du film, pourtant pas la plus passionnante, qui remporte la Palme du nombre de figurants. En retraçant les différentes batailles de la guerre, Griffith laisse éclater son sens du cadre rempli à ras-bord : chaque millimètre carré de l'écran est occupé par un figurant soigneusement placé, par un petit détail qui rend la chose crédible. Les profondeurs de champs sont impressionnantes de maîtrise vue l'époque, d'autant qu'il se pourrait bien que personne, avant ce film, n'ait vraiment théorisé là-dessus. Griffith semble inventer la grammaire du cinéma, "découvrant" pratiquement la science du montage, du champ/contre-champ, de la perspective, voire du mouvement de caméra dans quelques séquences qui du coup apparaissent comme des morceaux de bravoure (un travelling arrière devait à l'époque faire figure d'extravagance). On s'ennuie pas mal devant le scénario, succession de courtes vignettes entourées d'intertitres à rallonge, qui font le tour des enjeux géopolitiques de la chose de façon très scolaire ; mais on s'enthousiasme devant le regard de Griffith, qui invente le cinéma devant nous tout simplement. Cette première partie se conclue par la mort de Lincoln (moins maquillé que Daniel Day-Lewis et presque plus crédible), grand moment où Griffith, par on ne sait quel magie (magie que les gens terre-à-terre nommeront ouvertures à l'iris), parvient à orienter votre regard sur un point extrêmement précis (Lincoln dans une loge) au sein d'un immense tableau d'ensemble (un théâtre, sa foule, sa scène).

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La deuxième moitié, qui nous raconte l'après-guerre et les bagarres entre Blancs et anciens esclaves noirs est plus intéressante au niveau scénario. Griffith sait très bien enchaîner la petite et la grande histoire : ça raconte le destin de deux familles, l'une du Nord, l'autre du Sud, les amourettes entre les filles de celle-ci et les fils de celle-là, et ça tresse en même temps une immense épopée sur l'émancipation des Noirs. De ce côté-là, le racisme de Griffith est effarant : il nous dit en substance que les Noirs esclaves étaient très contents de leur sort et que leur libération signifie la gabegie et la ruine de la civilisation blanche ; heureusement le KKK, présenté comme une horde de héros, va venir mettre de l'ordre là-dedans, rendre le Noir à ses chaînes (ce dernier est tout heureux de retrouver le joug) et libérer l'Amérique pour en faire un pays enfin moderne et blanc et beau et blanc et blanc. Les personnages principaux noirs sont joués par des blancs maquillés, les clichés pénibles s'amoncellent et on est consternés par le fascisme de la chose. Mais on remet le film dans son contexte, et on s'extasie quand même devant le sens du spectacle inentamé de cette partie. La petite Lillian Gish explose à l'écran, inventant le terme d'icône, le rythme est au taquet, et toute la fin est un festival. Ca se termine sur une tonitruante émotion quant à la grandeur de la race aryenne et de l'Amérique, rien à dire ça a du souffle. Au final, ben on s'est un peu ennuyé, mais on a aussi découvert que Griffith, en gros, a tout inventé en un seul film, et ça, c'est fort.

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