Le Sang à la Tête de Gilles Grangier - 1956

C'est à moi que revient le privilège de faire entrer Gilles Grangier dans ce blog, désolé. Les cinéastes comme lui représentent à peu près tout ce qu'on n'aime pas dans le cinéma, et pourtant... même dialogué par l'éternel et fatigant Audiard, même porté par le Gabin vieillissant qui n'est pas le meilleur qu'on connaisse, même dépourvu de toute idée de mise en scène, il y a un charme indéniable dans cette adaptation hyper-pro d'un roman de Simenon. Une question d'atmosphère, d'ambiance, une question de modestie et de sobriété dans le regard aussi. Ca démarre comme un polar : l'épouse de François Cardinaud, puissant homme parvenu du port de La Rochelle, disparaît. Les premières bobines sont sûrement les plus belles, où on suit Gabin le long des rues de la ville, un peu hébété, à la recherche de sa femme. De petits quartiers un peu pauvres en marché aux poissons, Grangier ancre son personnage dans un milieu géographique très précis, avec de jolis cadres simples sur la ville. Surtout il nous fait découvrir sans esbroufe le statut social envié de Martinaud, la jalousie qui l'entoure, jalousie qui vire souvent à la haine pure. La violence est enfouie, secrète, n'éclate jamais réellement, mais elle est prégnante. L'esprit de Simenon est bien là : dessiner une société provinciale affreusement sclérosée, mais dont la violence est cachée sous le vernis des bonnes manières et de la soumission hiérarchique.

Gabin est peu habitué à ce genre de rôle de mec qu'on déteste, et sa composition dans la première moitié du film est excellente. Sobre, opaque, il ne montre son désarroi et ses doutes naissants (il s'avère bientôt que sa femme est partie avec un petit jeunot, tout simplement) que par de discrètes mimiques : l'amertume de sa bouche quand il apprend la vérité, son léger affaissement des épaules, sa façon très subtile de se montrer en être faible sous ses apparences de maîtrise, tout ça est très bien construit. Le film est juste, à bonne distance finalement.

Après, malheureusement, ça se gâte sévèrement, quand Audiard se réveille : monologue sur la bourgeoisie sur-écrit, éternels bons mots à la con, errances de la trame, roulements d'yeux et d'épaules de l'acteur, le film ne se tient plus, et le Gabin crâneur et fainéant de se réveiller à nouveau. Dès que le personnage décide de se réveiller et de régler ses comptes, il se perd complètement. Les personnages secondaires, jamais fouillés, ne servent que de faire-valoir à la star, et c'est dommage : on aurait aimé que le personnage de la gouvernante soit mieux écrit, moins archétypal, voire que celui de la femme de Gabin soit développé. Après tout, on sait peu de choses de ses motivations, et tout est centré sur les seuls sentiments de Martinaud. Ca se termine dans le n'importe quoi scénaristique et formel (la bagarre entre Gabin et Frankeur est à mourir de rire), bref, dans du Grangier. Mais il aura réussi à nous surprendre quand même pendant une bonne demi-heure.




Petits films lourdingues, gentiment deudeuche, avec une vedette au jeu qui bégaie dans ces années-là, du bon mot d'auteur comme on peut et doit les détester... mais. mais. mais.
La nostalgie camarade ?
Enfin bref, ça me donne de bonnes vibrations, maintenant, ces images que je ne pouvais pas piffer il y a encore dix ans, mais qui montrent un quai de Seine par ci, une façade noircie typique des 60's par-là, une plateforme de bus, une place de l'Etoile sans embouteillages... oui, je commence moi aussi à leur trouver du charme à ces petites choses nullardes et convenues du cinéma de papa.