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2012 se devait d'être l'année de l'Apocalypse et/ou ne pas être - oui, je sais, c'est pas forcément clair mon histoire. Nichols en tout cas prend la balle au bond et nous livre un film où le ciel a des idées noires et le héros grise mine - et vice versa. Michael Shannon (l'homme de loi rigoriste et torturé de Boardwalk Empire) n'est, une fois de plus, pas dans son meilleur jour (visage ultra constipé, fesses serrées en permanence et vice... on a compris) dans cette oeuvre où il pense être le seul - tout comme un ouvrier d'Arcelor-Mittal en période hollandaise - à sentir venir la catastrophe... La tempête guette, est-ce réel ou sous son crâne (sa mère est schizophrène, ça crée des troubles, forcément...), that is the question... A la croisée des chemins entre The Birds (mouais, un peu facile comme allusion quand même) pour le doute effrayant qui plane, Signs dans le genre "est-il totalement barge ou juste ultra voyant et prévoyant", la météo actuelle dans les Comores et le drame springsteenien psychologisant (et si l'apocalypse putain c'était d'être un simple ouvrier américain, marié, avec un chien et un gamin sourd ?), Take Shelter prend tout son temps avant de lâcher la purée... Comme dirait mon éminent collègue, Nichols laisse tourner, étire ses plans jusqu'au max (oui bon là, on a bien compris que Shannon souffre et doute sa mère... Pourrait-on juste dire "cut" avant que ses sourcils tombent par terre ?) et si parfois cela tend l'ambiance du film comme un string de footballeuse brésilienne enfilé par Pierre Ménès, cela tourne aussi un peu à vide ... Nom de Dieu, sa femme est aimante, sa gamine fait si peu de bruit (c'est vrai, c'est paisible une gamine muette) que c'est un ange, qu'est-ce qui tracasse autant notre ami ? Oui, il faut protéger les siens (de là à construire un abri atomique, c'est un poil excessif), oui, on peut perdre son boulot du jour au lendemain sur une mauvaise pioche (jeu de mot affreux), oui, le coût de la vie s'emballe - pourrai-je demain faire le plein de ma bicyclette (mouarf) -, oui, les réunions du Lion's Club sont chiantes à mourir, oui la pollution guette, oui l'averse peut nous tomber sur la tête juste le jour où on n'a pas pris son K-Way, oui c'est vrai la vie est parfois mal faite... Bien. De là à serrer des fesses pendant deux heures en attendant le déluge (pas bête le coup des W.C. dans l'abri, fallait sentir le vent venir quand même) et à nous faire croire que la vie est finalement aussi triste que le déluge, c'est un peu ronflant... Je ne dis pas que Nichols n'excelle pas à faire peser sur son spectateur une atmosphère plus lourde qu'une armoire normande, que Shannon, par ses regards constamment effrayés, ne finit pas par nous foutre méchamment pas les pétoches (est-il fou, suis-je fou, ai-je aussi une vie de fou à vouloir me faire trop protecteur, trop précautionneux, oooh il va me pourrir la soirée, le gars), mais l'exercice - de style - (le calme terrible avant la tempête... et oh putain, la tempête... Ah non, ah le con !) finit par devenir un poil... écrasant. Je ne dirais pas, facilement, "tous au abri", mais je n'ai guère marché dans cette entourloupette (oh oh l'ultime pirouette) démonstrative. Je préfère, de loin, tout l'humanisme d'un Ferrara (4h44) qui ne se complaît point à jouer si facilement avec nos nerfs et se fait un devoir de rester, même quand l'apocalypse guette, les deux pieds bien ancrés sur terre. Abel (...).   (Shang - 05/01/13)

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Mon camarade fait grise mine, et il n'a pas forcément raison, moi je dis. Sans crier au génie, je trouve que ce Jeff Nichols a pas mal de talent pour faire monter la tension, et que son film est un excellent divertissement. Les plans, toujours un peu plus étirés que nécessaire, ont la longueur parfaite pour faire sortir le film du quotidien, pour déclencher cette inquiétante étrangeté un peu insaisissable. Bon, c'est vrai que parfois il y va un peu fort, et qu'au bout de 157 coups d'oeil anxieux au ciel chargé de nuages, on a l'impression d'avoir compris le message ; mais tout de même, le film a raison de prendre son temps, de laisser doucement naître la paranoïa chez son personnage, de ne pas devenir un bête film apocalyptique mais de rester un film d'atmosphère, d'ambiance, de personnages. Du coup, le message social, presque politique disons, passe très bien : ce que subit le personnage, ce n'est pas la fin du monde, mais l'épuisement de son monde à lui, du système familial sclérosant, du lisse de la petite vie rêvée américaine moyenne. Il y a un peu du Short Cuts d'Altman là-dedans, la jubilation en moins, la mélancolie en plus : la vie bien rangée et bien normée peut déclencher un tsunami, et l'Amérique peut être un enfer. Comme en plus, avec cette Apocalypse, sont convoquées la plupart des craintes contemporaines (pollution, 11 septembre, terrorisme, tsunami, peur du voisin, crise économique, crise du couple, et tutti quanti), on se dit que c'est vraiment ça que Nichols a tenté : synthétiser toutes les angoisses de notre siècle troublé en un seul homme, à la fois Messie et fou (Shannon est le spécialiste des prophètes allumés depuis Bug). Il le fait avec une belle habileté, parvenant à flirter avec le fantastique, voire l'horreur (les effrayantes scènes de rêve), tout en restant dans le calme et le silence. Peut-être un chouille long, pas toujours subtil, mais un bien beau film quand même.   (Gols - 16/01/13)

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