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Terrible destin que celui de cette femme qui va mourir à petit feu, doucement, tranquillement entre deux hommes... La séquence d'ouverture, avec l'embarquement dans un avion de quatre mini-cercueils, nous laissait présager le pire... On assistera pourtant à un film sans bruit ni fureur, avec même quelques moments de doux bonheur paisible. Lafosse, avant de nous amener au bord du précipice, se contente en fait de retracer le quotidien de cette femme qui se marie, emménage chez le père adoptif de son mari, fait un, puis deux, puis trois, puis quatre enfants et se laisse prendre malgré elle dans un engrenage d'isolement infernal ; elle ne peut se plaindre puisque financièrement elle ne manque de rien - Niels Arestrup en paternalo-colon jamais plus dangereux que lorsqu'il est calme... -, elle ne peut reprocher à son mari de prendre des vacances au Maroc parce que le pauvret est bien fatigué - Tahar Rahim (qui retrouve le Niels après Le Prophète... décidément, la prison, ça créé des liens) -, finalement... elle ne peut... rien faire et craquera... Les humiliations qu'elle subit ne sont jamais spectaculaires - une petite remarque vicieuse ici, une main simplement posée de façon condescendante sur son bras là, juste pour la "remettre à sa place", le ton qui s'élève à son encontre au détour d'une phrase... - mais il lui est indéniablement bien difficile d'exister et d'avoir voix au chapitre entre ces deux hommes soudés, juste machos ce qu'il faut pour l'écraser doucement mais sûrement... Notre pauvre Emilie Duquenne si souriante au départ et pleine de vie, s'enrobe, s'affaisse, se ramollit, s'antidépresseurise, se dissout, veut disparaître. La sublime scène en plan séquence où elle commence par chantonner Femmes je vous aime au volant de sa voiture et finit totalement effondrée sur son volant, abattue, pourrait résumer à elle-seule tout le film : un jeu d'acteur une nouvelle fois époustouflant sur la forme et sur le fond un condensé de burnnniinnngggg-out...

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Lafosse nous livre un film gris-bleu-pastel d'une superbe tenue esthétique, construit son film à partir de mini-séquences comme piochées au hasard dans une vie et nous amène gentiment, comme s'il avait pris soin tout du long de nous prendre par la main avant de nous lâcher au dernier moment du haut du douzième étage, jusqu'à cette fin horriblement tragique. Il joue certes avec nos nerfs puisque pendant très longtemps on se demande vraiment où il cherche à en venir... Mais tout comme cette fêlure qui, insidieusement, fait son chemin dans la tête d'Emilie, cette oeuvre fait, tout autant insidieusement, son chemin dans le spectateur avant de venir le cueillir juste à la fin de la douzième reprise... Cette femme dont la silhouette même devient de plus en plus évanescente dans ce vêtement sans forme va progressivement perdre tout contrôle (les pitites paraboles dans sa classe) sur son entourage, sur son destin, sur sa vie. Superbe sobriété une nouvelle fois chez cet excellent réalisateur belge qui tout en marchant sur les pas des Dardenne au niveau du film "social" (au bon sens du terme : jamais démonstratif, toujours intelligemment écrit) sait trouver sa propre petite musique filmique... Absolument aucune fausse note sur ses 3 derniers films (je n'ai pas encore eu la chance de découvrir ses précédentes réalisations) avec une direction d'acteurs toujours aussi bluffante. Du haut niveau. A tantôt, moi je dis.   (Shang - 16/11/12)

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Nettement moins enthousiaste que mon camarade sur ce coup-là, à tous les points de vue. Ce film m'a paru très attendu, un peu facile, sans surprise et joué avec de grosses ficelles de "cinéma français contemporain concerné". On a l'impression d'avoir vu déjà 700 fois, disons depuis la naissance de Romy Schneider, ces films psychologisants où un personnage féminin s'effondre doucement jusqu'à la folie sous les coups de butoir du quotidien. Lafosse apporte une énième pierre à ce cinéma ringard et dépassé, et ne parvient presque jamais à renouveler quoi que ce soit dans le cahier des charges : on sait dès le départ que tout ça va se terminer en tragédie, on voit même à peu près laquelle, et on se contente de contempler Dequenne faire des lessives en attendant la chute. Je suis un peu méchant : la grande qualité du film, c'est le personnage du médecin (Arestrup, toujours impressionnant), subtilement écrit entre dominateur macho et parrain bienveillant. C'est grâce à lui qu'on ne coupe pas ce film avant la fin, juste pour voir ce qu'il va devenir, lui. Pour le reste, on va de cliché en cliché dans ce portrait "trop puissant tu vois" d'une dépression. La scène de Julien Clerc, personnellement, m'a semblé complètement usée (le coup de la chanson de variété qui en dit long), et les deux acteurs principaux très scolaires dans leur façon d'aborder leurs rôles : Rahim joue avec labeur la candeur, surabuse de ses sourires naïfs pour nous faire croire à son absence de scrupules ; Dequenne se la joue à la Pialat (ou à la Dardenne, oui), et c'est là qu'on se rend compte que d'un cinéaste à l'autre, le réalisme et la vérité peuvent se changer en pénible construction de personnage appliquée.

A PERDRE LA RAISON MounirPinget
Quant à la mise en scène, il m'a fallu environ 5 minutes pour en avoir marre de ce tic de filmage qui imbibe strictement tout le film : sans doute sous influence des films psys de Nicholas Ray, Lafosse a décidé de tout filmer de derrière un obstacle : il est sytématiquement dans une autre pièce, avec un pan de mur en amorce, ou derrière un personnage, et même quand il filme dans une voiture, il s'arrange pour se planquer derrière le fauteuil du conducteur ; l'écran est ainsi systématiquement réduit par cette arrivée d'un second cadre flou à l'intérieur du premier. Je comprends bien qu'il a voulu ainsi se la jouer "témoin de l'extérieur", qui attrape comme au vol ce petit quotidien, comme un voyeur caché, nous plongeant ainsi dans une sorte de caméra cachée. Mais appliqué ainsi à TOUTES les scènes (il doit y avoir franchement 10 minutes en tout qui sont filmées simplement, sans amorce ou sans cadre dans le cadre), ça devient un tic très pénible, et qui perd tout son sens. Comme les acteurs ne parviennent jamais à nous faire oublier qu'ils sont des acteurs, on regarde ce naufrage formel avec gène : jamais le réalisme visé n'est efficient. Un film pour rien, au final, millième tentative de mettre un fait divers à l'écran cette année, et millième échec.   (Gols - 10/12/12)