Les Jeux de l'Amour et de la Guerre (The Americanization of Emily) (1964) d'Arthur Hiller
Excellente surprise que ce film du gars Hiller - un Canadien, ce qui lui permet a priori d'avoir un esprit plus libre qu'un Américain et d'être, derrière la caméra, forcément moins mauvais qu'un Anglais - qui part relativement classiquement pour ne pas dire un peu gnangnan (les Américains en Angleterre : quelques jours avant le débarquement se forme une amourette entre nos deux héros, James Garner (ricain ultra-démerdard) et Julie Andrews (qui joue les jeunes Anglaises moralisatrices)) mais qui ne cesse de "prendre de l'ampleur" et de partir en vrille : le supérieur de Garner, un Amiral, perd méchamment la boule et se met martel en tête, pour montrer la gloire de la Marine, de filmer le premier marin mort sur Omaha Beach ; Garner, fervent défenseur de la couardise et rejetant toute idée d'héroïsme en temps de guerre, reçoit l'ordre de mener à bien cette mission. Notre gars, amoureux fou de la Julie, fait tout pour se défiler, tente de feinter sa mère pour ne pas se retrouver caméra à la main le Jour J, mais va jouer de malchance... Notre James va-t-il se transcender et faire preuve d'une bravoure de titan ou prouver à la terre entière qu'il n'y a rien de plus triste pour un jeune gars, pour ne pas dire de plus absurde, que de mourir la tête dans la sable un matin pluvieux ?...
On pense être dans la grande production ricaine consensuelle, mais on se rend progressivement compte qu'on fait fausse route : non seulement le film bénéficie de dialogues diablement bien écrits (ça change des 50 mots de vocabulaire en moyenne dans les films américains) mais en plus un petit ton grinçant commence à poindre, une sorte d'humour noir guère habituel dans ce genre de thématique - un genre de Mash dans l'administration de l'armée, si j'osais. Garner clame haut et fort son refus d'aller se faire massacrer au nom de cette guerre, démontre par A + B que se faire exploser la tronche par une grenade ennemie ne fait pas de toi un héros, défend bec et ongle sa thèse sur la connerie des monuments dressés aux morts ; Hiller osera jusqu'à montrer un type gerbant ses tripes et sa mère pendant le discours "plein de grandeur" d'un responsable qui tente de galvaniser ses troupes le jour même du Débarquement. Vrai grain de folie dans la forme - les répliques se mettent à fuser (on est limite slapstick-comedy avec en plus un niveau de langue ultra soutenu) -, vrai discours couillu et hors des sentiers battus au niveau du fond et cerise sur le gâteau une ptite pointe d'érotisme (ça se roule des palots... à la pelle entre le beau James et l'égérie Julie) et de romance contrariée : nos deux héros filent le parfait amour jusqu'à ce que la Julie se rende compte que son James est définitivement un "lâche" (hors de question pour lui de finir en bouillie sur une plage française...) ; on assiste alors à une bien belle dispute sous des trombes d'eau (il y a en plus toujours un ptit côté "mythique" dans les séquences ayant lieu sur un aéroport... It's the beginning... oups... the end of a great love story) et on a un vrai pincement au coeur pour ces deux-là qui semblaient s'être si bien trouvés... Hiller nous laisse alors à peine le temps de pleurer sur notre oreiller : il nous balance une séquence de débarquement où les bombes tombent comme des cordes et notre pauvre James Garner de se retrouver en première ligne... On se met à prier, au nom de ses idéaux, en se demandant dans quelle mesure il pourra échapper... trois petits points.
Les seconds rôles sont au niveau (James Coburn, sympathoche militaire baiseur... faut pas non plus le pousser dans ses retranchements ; Melvyn Douglas en amiral péteur de câble (les scènes où il reste stoïque/mort (?) sont excellentes) ; les deux bras cassés, saouls comme des cochons, qui doivent accompagner Garner dans son reportage amènent également une pointe de fantaisie...) et on voit à peine passer ces deux heures de film : un rythme parfaitement soutenu et surtout un discours de fond qui ne prend pas le spectateur lambda pour un jambon - po Top Gun, hein. Du coup, ce coup de trafalgar du gars Hiller (pas fait grand-chose ni avant (des séries surtout), ni après (des comédies ras du sol)) aurait presque des allures de pitit film culte ; une oeuvre qu'on sera sûrement bien content d'avoir sous la main en cas de troisième Guerre Mondiale (alors, je vous explique pourquoi votre proposition de rejoindre l'armée et de devenir un héros me fait tiquer, lieutenant Raoul). Oui, bon, blague à part, du bon cinoche merveilleusement écrit et joliment monté avec un soupçon d'intelligence... C'est pas si courant finalement outre-Atlantique.
Commentaires sur Les Jeux de l'Amour et de la Guerre (The Americanization of Emily) (1964) d'Arthur Hiller
- Salut Christophe,
Décidément, nous traversons une excellente phase critique ! Néanmoins, après Kollek, voilà qu'on se prend un autre revers dans notre liste de réal avec Angelopoulos... Bien vu. J'avais promis à un ami cinématographiquement italien, nationalement belge et sentimentalement chinois (non rien de ....-ment grec) de voir Le voyage des comédiens... C'est un peu comme Satantango de Bela Tarr, j'attends la retraite, voir après... Mais non, nous ne sommes point du genre à botter en touche et je suis sûr que mon partenaire sera très content de se replonger dans le gars Théo (ici, il y a souvent des pannes d'électricité, voyez, donc un film de 4h, il faut compter 3 jours... ok, je me défile). En tout cas merci pour ce commentaire de bonne bourre et au plaisir, ici ou ailleurs (sauf sur un stade de rugby, l'équipe de shang-gols ayant des affinité avec Clermont... troisième mi-temps au cinoche sinon)... - Oh la la Kollek, ça ne m'a jamais rien dit, je ne sais pas pourquoi...

Je vois ce que vous voulez dire pour Satantango, je n'ai jamais essayé non plus...
Il y a un autre metteur en scène qui ne figure pas chez vous, mais vous avez dû en voir, c'est Wojciech Jerzy Has, l'auteur de deux chefs-d'oeuvre : Le Manuscrit trouvé à Saragosse et Une histoire banale et aussi du très beau Les Codes. Drôlement plus urgent qu'Amos Kollek !! Mais loin de moi l'idée de vous dicter votre emploi du temps !!
Le Manuscrit... c'est un des films les plus extravagants que j'ai vus ; si vous ne l'avez pas vu, je vous garantis 185 minutes surréalistes mélangeant fantastique, mélodrame et aventures, juifs, chrétiens, musulmans, kabbalistes et un mathématicien athée (qui parle de la beauté des mathématiques, oui, je sais...), pendus, courtisanes, chevaliers, bandits, fous... le tout avec plusieurs niveaux de narration, une légèreté absolue et un humour très vif...
Je m'arrête là pour des conseils peut-être inutiles !!
Au plaisir (sûrement pas dans un stade - c'est quoi, le rugby ?) - Ce pauvre Amos...

...hum...Je vois que Kollek ne fait pas l'unanimité...J'en prends bonne note, j'assume ma tendresse pour le sieur, et je m'accroche d'avance quant à la teneur d'un événtuel prochain article consacré à l'un de ses films ! (il n'y a néanmoins aucun caractère d'obligation là-dedans !).
N'avez-vous pas oublié de citer L'Apiculteur parmi les bons Angelopoulos ?...
Sinon, je vous rassure : votre liste de réals est franchement très complète ; d'ailleurs je vous promet de vous laisser un commentaire une fois épuisé votre "catalogue"...comme ça j'en reprends pour 10 ans au moins...! - Bahjamin, vous avez bien raison d'assumer, en ce qui concerne Kollek... je n'ai rien vu de lui... Sue perdue dans Manhattan serait-il le premier par lequel commencer ? Quel serait le meilleur (selon vous) ??

Par ailleurs, L'Apiculteur me paraît assez vide, désolé
: on ne sait jamais ce que Marcello Mastroianni éprouve ou pense de la fille, on devine peut-être très vaguement, mais ça me paraît complètement dénué d'intensité. Alors les déplacements et retrouvailles successives n'ont pas un intérêt fou, tout juste éprouve-t-on de la compassion pour des gens qui ne savent pas où aller et errent... J'avais trouvé le film nettement moins ennuyeux que d'autres, cependant. Au moins si on ne connaît rien des personnages, du moins ne sont-ils pas assommants ou détestables (ou montrés comme tels).
Et surtout, à côté, Paysage dans le brouillard, quel choc ! Là, les relations humaines comptent, le but essentiel, les aventures et les sentiments de la petite fille sont inoubliables et ont une place très importante dans le film ; ses relations avec le jeune homme sont déchirantes de délicatesse. On dirait presque qu'avec ce film (198
, Angelopoulos corrige le tir de L'Apiculteur (1986). En plus on y retrouve les comédiens à la fin de leur voyage, ce qui surenchérit encore dans la mélancolie...
Deux autres films pas mal du tout : Jours de 36 et Eleni. Mais je n'ai pas tout vu. Je n'ai pas fait pour Angelopoulos ce que certains font avec Straub et Huillet (Dieu leur pardonne :-p ).
Christophe - Bon, ok, je remise L'Apiculteur dans ma culotte...Et je me mets en quête de trouver à voir « Paysage dans le Brouillard » alors !

Pour ce qui est d'Amos Kollek, « Sue, Perdue... » est effectivement une bonne entrée en matière. Si celui-ci vous plait, enchainez avec « Fast Food Fast Women », « Fiona » (qui précède, plus noir, la galère au ras du bitume -image sombre et granuleuse en soutien), et j’ai une tendresse pour « Queenie In Love », moins bien côté, mais joliment barré, très léger (hum…je suis conscient que c’est à double tranchant de dire ça !)...Attention, on est très loin des cimes d’Angelopoulos, de Tarr, ou de Has ; la tendance est plutôt à la petite chronique new-yorkaise sans prétention (le mec qui se dédouane…). On a à chaque fois un beau portrait de femme soit blessée par la vie (en cela Anna Thompson est pour beaucoup dans la réussite des films de Kollek je trouve, sa présence, sa silhouette, son teint pâle, sa gueule, ses grands yeux…elle apparait partout, sauf dans « Queenie… ») soit en décalage, inadaptée, autour de laquelle gravite une galerie de personnages au diapason, dans une ambiance plus ou moins légère selon le film…Kollek se penche toujours sur des désaxés, des gens fragiles, qui se cherchent, ou entre deux eaux (il apprécie notamment les personnages de vieux, veufs ou vieux couples…La fin de vie amène un certain lâché prise, une certaine liberté, ou une peur du vide, un besoin de se sentir encore vivant à tout prix, bouquet final avant le grand saut !) ; j’aime ses personnages légèrement déséquilibrés, excessifs, éternels insatisfaits, toujours vachement attachants. Sa mise en scène n’est ni flamboyante ni baroque, il privilégie les cadrages simples, le style direct, caméra à l’épaule, au plus près de l’action. On peut trouver ça bringuebalant, mal assuré, voire souffreteux, mais c’est en adéquation avec le caractère profond desdits personnages, donc ça se justifie…(?)
Ceci étant (rapidement) dit, je rends la parole à nos hôtes, je préfère quand ce sont eux qui assurent la présentation !...
Salutations ! - Des personnages fragiles, paumés qui se cherchent, c'est très tentant.... Ca peut être tout à fait déchirant... Je pense par exemple à La Dernière Chance (Fat City / Les Coups durs) de Huston, que j'ai vu récemment, où presque tous les personnages contrôlent si peu leur vie, les relations avec les autres, où les dialogues sont à sens unique, mais où les personnages font preuve d'une sensibilité, très forte et très discrète, très courageuse pour se supporter...

Je vois finalement assez peu de chroniques, j'ai parfois le sentiment que le scénario ne progresse pas, qu'une scène pourrait être là ou ailleurs ou nulle part. Je souhaite que Kollek en soit à des années-lumières, mais un sommet d'horreur dans ce genre fut I Am Josh Polonski's Brother. Là on y sentait une tentative de montrer le quotidien (tiens, ça me fait penser à Jeanne Dielman, que bien sûr je refuse de voir pour l'instant), mais c'est un piège énorme...
Je suis persuadé que, comme dans tant et tant de grands films, le cinéma doit s'approcher de la vérité sur l'homme et sur le monde. Mais cette vérité n'éclate pas aux yeux et aux oreilles dès qu'on sort dans la rue ou qu'on discute cinq minutes. (Sinon elle serait banale et aurait moins de valeur.) Donc il faut aller à sa recherche, la traquer sans relâche (ou avec des moments de relâchement) et les moyens de l'approcher sont nombreux et variés. Ce n'est pas si quotidien, même si ça arrive régulièrement dans la vie. Alors voir un film qui ne cherche qu'à imiter l'aspect quotidien et le plus superficiel de la vie, c'est obligé, je m'ennuie à mourir.
Euthanasiez Ackerman !! Ressuscitez Bergman et Mankiewicz !!
En revanche, si l'attention aux personnages permet de bien les entrevoir, autant qu'il est parfois possible, alors là, oui, ça peut être magnifique. J'espère que Kollek me fera cet effet-là, et tous les metteurs que je ne connais pas (Eustache, Garrel)....
Presque rien à voir, mais mon meilleur candidat à l'euthanasie est quand même largement Manoel de Oliveira. Ca n'est pas quotidien, mais c'est tellement dénué de vie, tellement théorique... Je suis mort d'ennui devant Le Principe d'incertitude et Val Abraham. J'ai vu une partie du Soulier de Satin, c'est pas mal et je parie avec mauvaise foi que c'est parce qu'Oliveira n'a pas écrit le dialogue... Si quelqu'un peut me réconcilier avec lui, je suis tout ouïe...
Christophe










Mille fois d'accord avec vous ! j'adore ce film, il est ahurissant de voir l'aplomb avec lequel des valeurs traditionnelles (le courage) sont inversées et la justification de cette inversion. C'est ravageur ! J'aimerais le revoir...
Même M.A.S.H. ne va pas si loin, car les héros sont de grands chirurgiens qui tiennent à bien faire leur travail, ils ne remettent pas la guerre en question, seulement l'autorité imbécile (ce qui est déjà bien).
Un film qui ira plus loin dans le délire, c'est Catch-22 de Mike Nichols (ou le roman de Joseph Heller) ; après ça, impossible de ne plus prendre au sérieux quoique ce soit ayant trait à l'armée...
Merci pour votre blog, le plus riche que je connaisse et du coup le seul que je lise sur le cinéma et qui me fait bien rire...
Si je peux me permettre (allez, je me permets), il manque quelques films de Theo Angelopoulos (Le Voyage des comédiens, Les Chasseurs, Paysage dans le brouillard, magnifiques) (comme vous avez tenu devant Jeanne Dielmann, vous ne mourrez peut-être pas d'ennui devant ses monuments de prétention : Alexandre le Grand, Voyage à Cythère, Le Regard d'Ulysse - c'est peut-être que je n'ai pas bu devant). A part ça, mes metteurs en scène préférés sont dans votre liste
Encore bravo pour votre intégrale Straub/Huillet !!! (Je n'ai vu qu'Antigone et Amerika, rapports de classe, très très bien)
Je souhaite une bonne soirée, je vais regarder Miracle en Alabama.
Christophe
(prof de maths à Toulouse)