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Décidément, je préfère le Friedkin de ces dernières années à celui surestimé des années 70. Killer Joe n'est pas génial, en tout cas moins que le génial Bug, mais il remporte sans problème la mise par son aspect burlesque assez bluffant. Friedkin a évolué en bien dans toutes ces années de carrière, et a fini par comprendre que teinter d'humour ses inspirations violentes ne pouvait lui être que bénéfique : il fait aujourd'hui un cinéma parfaitement effrayant justement parce qu'il s'habille d'un rire complètement dément et tordu.

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La charge n'est pas légère conte l'institution familiale blanche texanne d'aujourd'hui : un jeune gars (Emile Hirsch, seul personnage un peu raté de l'histoire) et son père (Thomas Haden, parfait en ersatz coenien) engagent un tueur (Matthew McConaughey, sympa) pour supprimer la mère, assurance-vie prometteuse à la clé. Ils ont en cela le soutien de toute la famille, petite soeur simplette (Juno Temple, vraiment bien dans un rôle casse-gueule), belle-mère impudique (Gina Gershon, une bouche de 18 mètres de large, parfaitement monstrueuse). Mais bien sûr, rien ne va se passer comme prévu, sinon ça serait pas drôle, et toute la smala va être obligée de vendre la soeurette, pratiquer des fellations sur un pilon de poulet ou se flinguer l'un l'autre pour se sortir de la spirale infernale. Il y a quelque chose d'italien dans cette satire appuyée, quelque chose des excès d'un Dino Risi : on se marre bien de voir avec quelle facilité les uns et les autres se trahissent, s'engueulent, se sautent dessus, couchent les uns avec les autres, et on applaudit à ce schématisme frontal qui renvoit tout le monde dans le même panier. Car il n'y a strictement personne à sauver dans cet enfer familial, ni les frêles jeunes filles ni les beaux cow-boys, ni les pères de famille ni les mères aimantes. Le jeu de massacre moral vire dans la dernière demi-heure en boucherie, dans une surenchère de démence et de déviance vraiment bluffante. Oui, c'est excessif et caricatural, mais c'est justement ça qui fait la qualité du film : son jusqu'au-boutisme.

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Italien, le film l'est aussi par son aspect le plus trouble. Ca raconte tout simplement l'emprise morale et physique d'un "ange" tombé du ciel (Killer Joe, donc, certes ange de l'enfer, mais dont la suavité, la belle gueule, les manières raffinées, l'érotisme sirupeux confinent à la déification) sur une famille complète, jusqu'à l'entraîner vers l'abandon de toutes ses valeurs. Pasolini n'est pas loin, donc, même si Friedkin reste on ne peut plus ancré dans le territoire et les moeurs américaines (sa façon de dépeindre les banlieues cradingues, voies de chemin de fer abandonnées, caravanes pourries, friches industrielles, petits intérieurs minables). En tout cas, le massacre est tout autant jouissif que dans Teorema, même si on préférait l'esthétique ambiguë de l'Italien aux tendances westerniennes ou lynchiennes un peu ringardes de l'Américain. Tout ça reste gentiment provocateur, entendons-nous bien, pas complètement réussi dans le rythme (plein de scènes inutiles) ou dans la direction d'acteurs, mais ça montre au moins que le gars Friedkin est plutôt en bonne santé et en a encore sous le coude pour travailler l'effroi et la répulsion. Satisfait, même si un peu lourd, donc.   (Gols 09/10/12)


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Ah oui le point de départ est bien foireux - payer un flic pour tuer sa propre mère et récupérer la thune de son assurance-vie, faut quand même déjà être tordu pour y penser (avec un partage équitable entre les membres de la famille tous de mèche, of course) - et les vingt dernières minutes partent royalement en vrille - Kentucky Fried Chicken, a nice meal for a happy family, Gina Gershon réalisant pour la bonne bouche une fellation sur un pilon de poulet qui restera dans les annales… Après ça, par exemple, on se demande comment elle pourra faire plus trash…

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C’est vrai qu’au départ, le film a tout de même un peu de mal à trouver son rythme. Cela permet de faire connaissance avec une famille crétine moyenne américaine sympathiquement gratinée : le père tellement couillon qu’il doit prendre son rasoir à l’envers (magnifique personnage de demeuré qui tend vers le lama péruvien), Gina Gershon toujours habillée de façon accueillante pour recevoir des gens dans sa caravane, Juno Temple dont le vocabulaire reste limité à deux mots (Thank et you), ou encore le fils tête à claques qui va surtout se morfler dans la tronche des coups de pompe et des boîtes de conserve au potiron (non ouvertes, tout le drame étant là…). Friedkin a retenu la leçon (lynchéenne) des personnages de méchants ultra « suaves », entre ce flic bogosse (ortho génération sms) et ce mafieux rigolard au visage massacré par les taches de rousseur… On s’attend à ce qu’après chaque sourire des dits individus, on assiste à une grosse de baston où les coups de latte font gicler le sang - on sera rarement déçu à ce niveau-là. De l’hémoglobine qui coule mais toujours dans une certaine bonne humeur… Friedkin a en effet la bonne idée de teinter son film d’un ptit ton pince sans rire qui fait souvent mouche, les dialogues (parfois de sourds…) étant un beau reflet du niveau culturel et intellectuel de nos amis texans.

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Un départ certes un peu plan-plan durant lequel Friedkin semble s’amuser de ses propres personnages stéréotypés, mais qu’il va avoir la bonne idée de dynamiter dans la dernière ligne droite : cette famille ricaine va littéralement imploser de l’intérieur sans qu’il y ait vraiment besoin de mettre beaucoup d’huile sur le feu ; chacun tente de défendre son bifteck - ou son pilon - avec sa poignée de neurones, la violence finissant toujours par prendre méchamment sur le pas sur la réflexion… Très bon petit divertissement du samedi soir d’un Friedkin en grande forme à déguster en famille et avec une pizza aux olives noires découpées en fines rondelles.   (Shang 05/11/12)