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Un film d'acteurs comme Audiard sait les réussir, ni plus ni moins. Malgré la belle réussite d'Un Prophète, il semble qu'on n'ait pas beaucoup plus à attendre de sa part que ce type de film, et ma foi autant en faire son deuil, puisque De Rouille et d'Os est plutôt pas mal dans son genre. Pour être plus précis, il force le respect par sa façon de se préparer un terrain miné pour ensuite mieux épater la galerie en évitant toutes les mines. Autrement dit : le sujet est complètement casse-gueule, mais le résultat est plutôt subtil et délicat.

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Non, parce que moi, si on me demande de faire un film sur un boxeur de combats clandestins brutal et mauvais père qui tombe amoureux d'une fille qui s'est faite bouffer les jambes par une orque, je décline, je préviens tout de suite. C'est un sujet pour Tod Browning, je dis pas, mais pas pour moi. Audiard, lui, assume, et plonge les deux mains dans le pétrin mélodramatique pur jus. Il fait bien : le mélodrame est réussi. Traité complètement au premier degré, sans distance, il atteint une essence primaire qui fait toute la qualité du film. Jamais Audiard ne doute de l'improbabilité de son scénario (même quand les charges dramatiques s'accumulent, le sujet ci-dessus n'étant qu'un minuscule résumé des malheurs qui s'abattent sur les personnages), et cette naïveté, cette pureté remportent le morceau. D'autant que contrairement à beaucoup de cinéastes, celui-ci évite soigneusement les pièges : on n'aura pas droit à la lente réadaptation de Cotillard, à son acceptation de son corps tu vois, aux difficultés de se faire accepter par cette société trop dure genre tu vois c'que j'veux dire, et à tout ce tintouin psychologico-chiant dans lequel se serait engouffré, au hasard, un Loach. Ici, tous ces événements dramatiques, tous ces passages obligés, sont occultés, au profit de la relation simplissime entre les deux personnages. Le film est du coup lumineux, positif, très humain, et surtout inattendu dans son déroulement. Ces deux-là vivent, se baignent, baisent, se promènent, comme si aucun drame ne les entourait, ni cul-de-jatterie, ni coups de poings dans la gueule. C'est plutôt intelligent. Ça donne par exemple une très belle scène simple et douce quand l'accident (l'orque qui attaque) a lieu ; ou une façon très directe de s'attaquer au problème des corps mutilés (les scènes de sexe, la nudité de Cotillard ne posant aucun problème), voire d'atteindre une certaine étrangeté à la Tod Browning, justement, dans le traitement du personnage de Cotillard (son corps qui rampe sur le sol). Le film est positif, solaire, simple et plein de respect pour ses personnages. Pas de misérabilisme, pas de condescendance, pas de drame social, pas de jugement.

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Les acteurs sont vraiment super, Cotillard y compris (ben oui, je n'aime pas cette actrice, mais je finis par me demander pourquoi), seconds rôles y compris (Corinne Masiero en femme normale très crédible, Bouli Lanners en baraque parfait). Du coup, on passe un bon moment. Bien sûr la dernière demi-heure envoie bien trop de canons pour la petitesse du sujet ; bien sûr, Audiard se saborde lui-même sur la fin, en tenant absolument à trouver une issue conventionnelle et morale à son petit monde (autrement plus intéressant quand les personnages étaient en marge que quand ils rentrent dans le moule bourgeois dont Audiard n'a jamais su se débarrasser) ; bien sûr il y a toujours cette tendance chez Audiard à préférer les acteurs à la façon dont on les filme (Cotillard est belle, et ça semble lui suffire) ; bien sûr on peut attendre un peu plus du cinéma que de jolis personnages qui s'embrassent sur une jolie musique dans des jolies décors avec un joli scénario ; bien sûr, je préfère Bruno Dumont. Mais ma foi, ne boudons pas trop ce film, qui est finalement relativement habile et bien foutu. En plus y a des orques.    (Gols 22/05/12)


Un peu l’impression d’être en terrain connu ou plus précisément dans une situation de déjà vu dans le cinéma d’Audiard. Sur mes Lèvres ne cesse en effet de revenir à l’esprit avec ce personnage brut de pomme, un peu de plafond, mais po si méchant que ça (Matthias Schoenaerts remplace Vincent Cassel) et cette héroïne quelque peu handicapée (Emmanuelle Devos avait perdu ses deux oreilles, Marion Cotillard (très en jambe quand elle est bien dirigée) ses deux membres inférieurs - toujours plus fort, toujours plus haut…) : les deux, qui, on le devine, viennent d’un milieu différent et ont reçu une éducation en rien semblable, vont s’adopter, s’entraider, lui transmettant à la Marion son indéniable fighting-spirit, elle tentant de le rendre un peu moins « animal » ; il la dresse sur ses jambes, elle le dresse tout court, tout est dit.

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Audiard aime bien les actions d’éclat et les drames - on est servi niveau accidents marins -, les métiers bien foireux (ici le posage de caméras pour surveiller les employés  :  c’est mal moralement, c’est clair, il faudra bien un jour racheter son péché la force du poignet), les ambiances avec petite musique qui plane d’un plan à l’autre (la collaboration avec Alexandre Desplat devient un peu lourde de film en film…)… Le scénar tient la route, l’interprétation est au taquet et ces personnages d’écorchés vifs - dans tous les sens de l’expression - finissent par toucher. Voilà, mais sans grande nouveauté une nouvelle fois. Il y a ceux qui adorent Audiard, ceux qui le descendent et pis les types comme moi qui trouvent ça po mal, genre qualité française des années 2010, mais qui flairent aussi parfois un peu la rouille aux entournures.   (Shang 05/11/12)

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