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On ne sort jamais tout à fait indemne des films de Haneke, mais là, je dois dire qu'il m'a fait atteindre une sorte de limite. Je déconseillerai donc vivement à tous les gens ayant atteint la période critique du 3ème âge, et en général à tous les gens ayant ou ayant eu des parents, la vision de ce film éprouvant, qui parle de deux choses : la mort et l'amour. On assiste pendant deux bonnes heures à la lente déréliction d'une femme, ancienne prof de piano érudite et distinguée qui peu à peu meurt devant nos yeux, et surtout aux réactions de son mari, à la fois envahi de chagrin et plein d'un amour total et inentamé pour sa femme. Le tout en plans très mathématiques, cadrés parallèles au sol, dans un appartement bourgeois grand crin qu'on ne quitte jamais. Et c'est génial.

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On ne sait pas trop ce qu'il faut louer le plus, de la radicale installation formelle d'un Haneke qui n'a jamais été aussi sec dans sa mise en scène, de l'interprétation plus que parfaite de Trintignant et Riva, de l'écriture infiniment juste et délicate des dialogues (légèrement théâtraux, juste ce qu'il faut pour faire apparaître cette sorte de code de culture qui s'est installé doucement entre ces deux êtres), des lumières et des décors magistraux, à la fois morbides et "joyeux" (ces livres qui témoignent de toute une vie commune), ou de cette symbolique subtile (un pigeon qui entre dans l'appartement comme un messager de la mort, quelques personnages secondaires qui amènent des bribes de monde extérieur qui ne concerne plus nos deux vieux)... En tout cas, on passe la projection bouche bée devant l'incroyable vérité que Haneke atteint, ce curieux mélange de violence (le film est vraiment insupportable à plein d'endroits) et de douceur : car il n'est en fin de compte question que d'amour, celui qui dure jusqu'au bout du bout de la décrépitude. Pas de prêchi-prêcha pour autant, Haneke évite tous les pièges de la symbolique catho ou ésotérique, des discours empathiques ou concernés : la mort survient, point, et même la (belle) dernière scène, qui ouvrirait sur une lecture légèrement non-laïque de la chose, reste tellement droite dans sa construction qu'on ne peut jamais la soupçonner de vouloir nous faire la leçon. Il y a là-dedans une science du champ/contre-champ (voir photos, avez-vous déjà vu une aussi belle façon de montrer deux êtres qui contemplent la mort dans les yeux de l'autre, comme un miroir ?), de la durée des scènes, qui force l'admiration. Du coup, on ressort certes épuisé tant le film nous a choppé par les choses du début à la fin, mais aussi convaincu qu'on tient là LE film sur le sujet. 

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Une fois toute cette admiration déclarée, je tente le coup de la mauvaise tête quand même, en disant que, malgré tout ça, Amour restera sûrement pour moi comme un Haneke discutable, pas complètement convaincant dans ce qu'il raconte. Autant j'ai adoré les "leçons" de cinéma qu'il nous assénait avec Benny's Video, Caché ou Funny Games, autant je reste perplexe devant ce film dont j'ai du mal à comprendre la raison d'être. On dirait qu'on veut nous mettre le nez dans une certaine violence, dans le malaise, ce que je ne refuse pas, mais sans que ce soit soutenu par un vrai discours cette fois-ci. Pourquoi Haneke a-t-il tenu à filmer ça ? Et pourquoi doit-on le supporter ? La mise en place ne sert ici que les "sentiments", disons, et pas une "théorie" ; or, je préfère quand le gars Michael est théorique, quand sa radicalité me fait réfléchir plus que ressentir. Amour n'est pas un film intellectuel, c'est un film sanguin et hanté, ce n'est pas grave, mais ce n'est pas tout à fait du Haneke, quoi. Cette fine bouche une fois faite, façon petit malin, je hurlerai qu'il faut se précipiter sur ce film, vraie leçon de cinéma, vraie leçon d'acteurs, vrai film proprement imbibé de mort et d'amour. (Gols - 31/10/12)


« C’est beau… la vie… si longtemps… la longue vie. »

« Rien de tout cela ne mérite d’être montré. »

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Amour est un film anxiogène, jusqu’à l’étouffement… Certains se plaignent d’être « pris en otage » par Haneke (faut peut-être pas pousser non plus… on rentre pas dans la salle avec un pistolet sur la tempe…), d’autres d’être « manipulés » par le diable allemand (il a plus de talent que Granier-Deferre, on va pas non plus lui reprocher… Après Le Chat, Le Pigeon…), alors que le cinéaste ne fait jamais que nous livrer la deliquescence d’une pauvre femme (Emmanuelle Riva qui a tout oublié d’Hiroshima) sous l’œil protecteur d’un Trintignant tout chancelant. Bien… La vieillesse n’est qu’un retour en enfance (la petite auto-chaise roulante, les « maman » prononcés en boucle, la bouillie mangée à la petite cuillère avec des grands « ah » - Jean-Louis ouvre très bien la bouche de concert) qui s’achève avec un ultime cri - « MAL » - d’expiration… Dans cet appartement trop plein de souvenirs, de meubles et d’amour, Trintignant veille sur sa protégée comme un amoureux jaloux de voir les autres pênétrer dans leur intimité... D'où le pigeon ?... Ah l’épisode, que dis-je, le double épisode du pigeon… Gols parle de messager de la mort (messager de la mort du pauvre alors… aurait pu prendre un corbeau tant qu’à faire), mouais, on a quand même l’impression dans un premier temps que Jean-Louis cherche surtout à empêcher toute intrusion dans "son royaume", son sanctuaire amoureux décadent - la séquence suivante où il se défait de l’infirmière pour d’obscures raisons… Lorsque le pigeon réapparaît (il s’en passe des choses dans Amour entre deux petits pots Nestlé), on a plus l’impression cette fois qu’il s’agirait d’un animal sans défense, fuyant (son aimée, ses propres sentiments, son histoire d’amour ?…) que le Jean-Louis cherche à préserver, à garder pour lui, jusqu’à l’étouffer… Bref, un pigeon qui n’a pas fini de faire parler de lui…

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Pour le reste, je me rapprocherai plus de l’impression de Gols dans le dernier paragraphe. L’interprétation est admirable en tous les points (grande année Huppert une fois de plus…) avec un Trintignant et une Riva qui nous feraient presque croire qu’ils sont à l’article de la mort… Leur interprétation est, elle, pleine de jeunesse et on à le sentiment que les deux sont définitivement immortels - bon, ce sera tout de même bêta si après cette chronique l’un d’eux clamse… Trintignant / Riva, rendez-vous dans 20 ans. Bien aimé aussi les scènes d’hallucination / cauchemar où l’on sent dans le regard de Trintignant toute « l’incrédulité » face à cette situation : cette femme si douée, pleine de peps, si aimée ne peut point faillir, le lâcher, là, maintenant… Sinon, ce «Rien de tout cela ne mérite d’être montré» sonnerait presque comme une auto-critique hanekienne qui ne se gène point pour "déliquifier" cette pauvre Riva jusqu'à la lie/son lit de mort... Seulement le bougre, comme Trintignant, sait aussi nous tenir en haleine et se faire conteur avant de nous filer un gros coup de grâce de derrière les fagots… Hein, t’attendais pas !!!!... Merveilleux jeu des comédiens pour un film qui sent un peu trop le renfermé, le pathétique (pauvre Trintignant courant à 2,4 à l’heure dans les couloirs (de la mort) de son appart…) et l'effet "gratuit" pour réellement convaincre. Haneke, une fois sur deux, c’est définitivement mon rythme…   (Shang - 10/12/12