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Gary Cooper joue les grands architectes, seul contre tous, défendant l’idiosyncrasie créatrice face à la bêtise crasse de la masse. Une destinée et une ascension à la force du poignet avec au final un incontournable procès pour permettre un plaidoyer sur la grandeur de l’individu. On est pas dans Mr Smith au Sénat, mais le discours de fond de Cooper, s’il n’a pas autant de fougue, est plein de belles phrases sur le respect que l’on doit à tout créateur, sur l’originalité, etc… King Vidor se permet en route de traiter d’une histoire d’amour qui mettra des plombes à vouloir dire son nom (compliquée, Patricia Neal, qui a peur de vivre avec ce qu’elle aime par peur de perdre son « autonomie » - ce qui l’oblige à se marier dans un premier temps avec un type qu’elle n’aime po, voyez le genre…) ainsi qu’une petite virée dans les arcanes de la presse populaire avec un tycoon opportuniste en quête de rachat…

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Amours contrariées, réussite professionnelle contrariée, Gary Cooper aurait de quoi être chagrin en cette fin des années 40 vu les obstacles qui se dressent sans cesse sur son chemin de génie éclairé. Mais le type est un pur et dur, po du genre à laisser tomber ou à faire de concession, prêt à tout pour préserver son intégrité (sans contrat en tant qu’architecte, il retourne bosser comme simple journalier dans une mine de granit ; c’est d’ailleurs là qu’il fera la connaissance de Patricia ; ce sont sûrement les passages les plus lumineux du film (dans tous les sens du terme), les plus léchés : les déambulations d’un top-model au milieu d’ouvriers en sueur, on est indéniablement dans un esthétisme très fashion…). Le film ne cessera d’être une variation sur les gens sur leur piédestal (Neal, le tycoon…) amenés à chuter ou au moins à revenir sur terre et sur ceux touchant le fond promis au sommet (the biggest building of the world, rien que ça…). Un Gary droit dans ses bottes, une Patricia un tantinet caractérielle, un tycoon en quête de rachat, le projet est ambitieux, pas si mal écrit, juste un peu dull dans la mise en scène… King Vidor veut faire dans la bonne vieille parabole, mais on ne peut pas dire qu’il soit d’une légèreté de plume. Les décors - genre bureau de 15.000 mètres carré - sont désignés genre modern style, you see, mais ces grands espaces manquent parfois un peu de vie. Au final, une bien belle apologie de l’individualité vs la collectivité, malheureusement un peu démonstrative et qui manque un peu de « sang »…   (Shang - 29/10/12)

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Ah bah bah bah, c'est un chef-d'oeuvre et voilà tout, hein, on ne va pas faire la fine bouche. Mis à part le dernier tiers, un peu bavard, dans lequel King n'arrive pas à résoudre la complexité de ses problématiques psychologiques par l'image et se retrouve donc condamné à tout dialoguer, on est là face à une pure tuerie de forme et de fond. Le scénario est somptueux, mélangeant des inspirations très contemporaines (l'art moderne face au classicisme) et des inspirations directement issues de l'imaginaire romantique : un homme qui fait construire une maison-prison pour la femme qu'il aime (et qui ne l'aime pas) ; une femme qui détruit ce qu'elle trouve beau, parce que la beauté n'est pas faite pour ce monde, et qui va jusqu'à épouser celui qu'elle n'aime pas pour ne pas avoir à reconnaître que l'amour existe ; un artiste refusant la gloire et l'argent pour respecter l'intégrité de son travail ; un journaliste en proie avec les affres de sa conscience, pris entre le Mal (ses lecteurs, la gloriole, le pouvoir) et le Bien (son amour de l'art) ; un nabab qui sacrifie sa vie pour un simple "oui" prononcé par une femme qui le méprise... On dirait du Goethe.

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Dialogues parfaits (on a envie de tout copier) envoyés par des acteurs prodigieux, que demande le peuple ? Oui, parce que, côté interprétation, attention les yeux : Gary Cooper est LE héros moderne, beau, beau, beau à virer sa cutie, noble et intransigeant, malin et marrant ; et cette petite Patricia Neal est une grande actrice capable de jouer de toutes les nuances de son visage, d'être d'une amertume profonde et la seconde d'après de jouer les gamines. Les seconds rôles ne sont pas en reste, tout le monde est merveilleusement dirigé. Ce jeu subtil culmine avec la séquence déjà mentionnée par Shang, celle du premier regard : elle, dominatrice, cravache et port altier, lui, tout en muscle et en sueur, un regard qui se croise et toute une histoire à venir qui se crée en quelques secondes d'une subtilité totale. Ce que j'appelle du cinéma, nom de d'la. Adoré toute la partie centrale du film, justement, où ces deux écorchés vifs se cherchent sans se trouver, plongeant leur vie dans l'absence de sentiments alors que tout brûle en eux. Le personnage de la femme est particulièrement réussi, la lassitude est peinte sur son visage désabusé, tout appelle l'amour mais tout le refuse, c'est magnifique.

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S'il faut encore en ajouter dans l'éloge, notons la sublime mise en scène de King (que mon camarade a trouvée fade, je rêve !) : magnifique construction de la lumière, elle aussi diablement romantique, qui dessine des ombres sur le moindre décor, qui irradie les scènes les plus intenses, qui plongent ces personnages complexes et bourrés de névroses dans l'ombre dès que leur caractère torve se fait jour. Le film est monté en maître (mis à part, encore une fois, dans le dernier tiers), et raconte les choses subtilement : il suffit d'un geste de Neal, d'un minuscule sourire de Cooper pour que des pans entiers de scénario s'ouvrent, sans qu'il soit besoin de tout raconter avec des mots. Passionné en un mot par ce film fiévreux qui m'a cueilli comme une fleur : King est décidément un auteur.   (Gols - 17/12/18)