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Une rareté tout à fait agréable que ce film, même si l'essentiel de la chose est un peu tiré par les cheveux et maladroit. Wellman nous offre un mélodrame pur jus, mais qui ne tombe jamais dans la mièvrerie ; grâce en soit rendue à cette décidément impeccable Ruth Chatterton, qui après sa belle composition dans Jenny Frisco, nous ressort cette fois aussi un exemple d'amertume désabusée. La progression de son personnage, de l'innocence des premiers jours au cynisme de la fin, est très joliment portée par son visage qu'elle sait rendre tour à tour charmant, fermé ou dur. La regarder suffit au bonheur de ce film, qui nous raconte donc l'itinéraire tourmenté d'une femme blessée : elle se marie au début avec le mauvais bougre, ce qui entraînera une suite de déceptions qui la feront passer doucement à côté du bonheur. Le film est plus gris que noir, assez dépressif, baigné du début à la fin de pluies torrentielles, de nuits tristounes, de décors misérables. Ca colle très bien avec le monde intérieur de notre héroïne, qui va de désillusions en désillusions au gré des amants de passage, tous plus losers les uns que les autres, au gré des boulots miteux et des trivialités de cette chienne d'existence. Discret, Wellman ne fait pas dans l'esbroufe ou les effets de caméra : lui importent seulement ses personnages et la façon dont les coups du sort s'acharnent sur eux. Belle direction d'acteurs, belle façon de filmer la déchéance (le second mari de Lilly, alcoolique au grand coeur), la folie (le personnage hanté du forain allemand, vu façon expressionnisme) ou la gloriole (l'escroc médecin, plein de fatuité, mais absolument minable), beaux plans sur les visages, sur les petites expressions d'iceux : un film très amer, très désabusé, qui passe par les acteurs avant de passer par la mise en scène.

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C'est vrai qu'on eût aimé d'avantage de personnalité dans le style du film. A force de cultiver cette modestie, cet effacement presque, le film devient un peu transparent, un peu fade : la dernière bobine passe à côté de possibilités de mise en scène vraiment intéressantes. Dès que Wellman essaye de s'arrêter pour raconter des détails, il se plante : il est meilleur dans les mouvements d'ensemble, dans le déroulement ample d'une existence en entier plutôt que dans le quotidien. Pourtant il y a de très bons moments d'écriture là-dedans. La première moitié surtout, la meilleure, est absolument virtuose dans sa façon de raconter. Une série de vignettes racontant de façon hyper rapide les étapes de la ruine morale de Lilly : chaque séquence est un palier de plus, et Wellman, entre chacune d'elles, ouvre des béances de temps, maniant l'ellipse avec une certaine audace. Lilly se marie, Lilly est abandonnée, Lilly a un enfant, Lilly perd son enfant, Lilly se remarie... tout ça raconté en quelques secondes à chaque fois, sans s'attarder, en enlevant tout le gras. Cette vitesse d'éxécution force le respect, c'est impeccablement tenu. Après, quand le film prend plus son temps (cette histoire d'amour avec un gentil ingénieur fadasse), le style se perd, on s'ennuie un peu. Mais enfin, au final, Lilly Turner est un intéressant petit film, humain, pro, et qui tente deux-trois choses quand même.