Aaltra2

Etonnant film que celui-là ma foi, qui montre que, dès leur premier film, les gusses Delépine et Kervern étaient dotés d'une sérieuse folie, mais aussi d'un sentimentalisme très touchant et qui, ici, ne se voile pratiquement pas derrière l'humour trashy. Trashy, le sujet lui-même l'est : deux gars que tout oppose et qui se détestent cordialement (l'un est un bourgeois affreux, l'autre un paysan crasseux) se retrouvent paralysés en même temps, et décident de gagner la Finlande en fauteuil roulant pour porter plainte contre l'entreprise ayant conçu la machine agricole cause de leur handicap. En chemin, ils vont user et abuser de leur statut, pillant les frigos des braves âmes qui les aident, louant les places de parking réservées, obligeant les gens à les pousser sur la plage (galère), ce genre de choses. Le film pointe en ricanant la bonne conscience, les bon sentiments factices qu'on se sent obligé d'avoir face aux handicapés, un peu à la manière du Von Trier des Idiots. On jubile à voir le sans-gêne de ces deux freaks qui ne mériteraient que des baffes mais que leur handicap nous interdit de mépriser. Plus subtils que d'ordinaire dans leur écriture, Delépine et Kervern se livrent à un jeu de massacre "tranquille", disséminant avec parcimonie les gags (il y en a finalement assez peu), et produisant finalement une jolie réflexion sur la morale.

Aaltra1

Les gars évitent pratiquement les pièges de leur cinéma habituel : pas de scènes-gags, pas de stars invitées là sans qu'on en voit la nécessité (il y a bien Poelvoorde ou Kaurismaki, mais leur présence est justifiée), pas d'insolence punk trop lissée. A la place, un film allangui, dépressif, plutôt très bien réalisé jusque dans son noir et blanc crasseux et ses décadrages à outrances, très modeste et pudique dans ses excès. Le ton est certes "Harakiriesque", mais on dirait que les réalisateurs sont plus préoccupés par ce road-movie mortifère que par la punk-attitude : ils filment deux corps cassés, malaisés, inadaptés, et annoncent déjà les grands films sur les "monstres" qu'ils produiront plus tard (Mammuth et Le grand Soir). Déjà, là, il y a cet amour pour ces êtres qui ne rentrent pas dans le moule, qui vous emmerdent par leur simple présence, qui ne collent pas avec l'esthétique ou la morale convenues. On aime ces longs plans vides le long de routes anonymes, ces vannes presque pas drôles tant elles sont balancées avec un ton froid, ces presque-pas-gags ayant lieu dans une ambiance glaciale. Pourtant, derrière le dispositif désabusé, on sent des petits coeurs battre, des vraies envies de gosses (l'hommage à Kaurismaki, les motos), et une déprime qui pourrait bien ressembler à un grand besoin d'amour. Delépine et Kervern sont deux affreux types, mais ils pourraient bien être aussi des grands sentimentaux. En tout cas, ils sont très touchants.

aaltra-2004-03-g